Soyez Fudô Myôô !

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Chers professeurs, chers élèves,

Cette période de confinement est évidemment propice à un questionnement à propos de ce que nous sommes et de ce qui compte vraiment pour chacun d’entre nous. Que la situation induise un rapprochement physique des membres d’une même famille ou qu’au contraire, elle crée une distance infranchissable et donc un isolement, cet espace du cercle familial voit son importance croître.

Il est vrai que nous pouvons bien nous réjouir de retrouver ceux qui nous ont manqué parfois parce que les rythmes trépidants auxquels nous avons pu être soumis nous ont tenus éloignés. Inversement, isolé nous pouvons déplorer de ne pouvoir rejoindre ceux qui déjà nous manquaient et mieux mesurer l’importance qu’ils ont pour nous.

Il est cependant une manière, dans un cas comme dans l’autre, de saisir cette opportunité pour agrandir son espace intérieur, celui de la conscience de soi bien sûr mais aussi celui des sentiments.

Il y a dans l’aikido une préconisation qui doit nous interpeller aujourd’hui et qui, peut-être, nous aidera, non seulement à traverser cette période, mais plus encore à trouver de la liberté grâce à notre réclusion partielle et passagère.

Kobayashi sensei insistait sur l’usage qu’il fallait faire des yeux. Il nous invitait à ne pas regarder l’attaque, ne pas regarder l’arme ou les mains de l’attaquant mais à garder le regard ouvert « sur la montagne au loin » sans exclure quoi que ce soit de notre champ de vision. Le proche et le loin étaient présents à notre conscience et l’attaque exprimait le conflit atteignant son paroxysme avant d’amorcer sa décroissance. Elle devait être vue comme ce qu’elle était exactement, un élément particulier dans un ensemble qui maintenait son équilibre malgré elle et son unité grâce au conflit.

Cela donne une liberté d’action que la focalisation de l’attention sur l’attaque uniquement interdit. Dit simplement, diriger ses yeux et avec eux sa conscience nous libère d’une emprise qui est le propre de tout conflit : l’un est prisonnier de l’autre et vice et versa.

Replaçons ces quelques semaines dans le cours de notre vie : en y pensant aujourd’hui, nous ressentons cette privation de liberté, mais projetons-nous dans l’avenir, dans un an, dans dix ans. Que restera-t-il ? Probablement les bons moments, les bons souvenirs !

Cela dépend quand même de nous. N’acceptons pas l’accablement, la dépression, la régression de soi vers une identité privée de la représentation de sa possible extension, de sa possible croissance. Avoir l’impression de ne plus pouvoir étendre les ailes est forcément douloureux. Mais, certaines choses qui nous semblaient quasi indispensables ne sont plus possibles et ont vu leur importance diminuer. Mais sommes-nous diminués pour autant ?

Notre vie est ce que nous faisons. Les bons moments se créent et se partagent. Il faut savoir écrire sa propre histoire.

Et là, l’autre conseil concernant l’usage des yeux prend tout son sens.

L’aikidoka sait faire briller ses yeux. Il sait traduire l’intensité en éclats. Et ce ne sont pas les yeux qui peuvent briller par eux-mêmes. Ils brillent, éclairés par l’intensité du cœur. Soyez Fudô Myôô. Regardez ceux qui vous entourent comme ceux qui vous manquent, en les illuminant de votre amour, en allumant vous-même le brasier et en le nourrissant avec vos illusions d’être un « être nouménal », avec votre croyance dans la réalité de votre « je monadique ».

L’identité n’existe que dans la relation et plus vous nourrirez celle-ci, plus les êtres en présence se libéreront. La seule vraie liberté est de se donner. La seule manière de nourrir une relation est d’aimer. La promiscuité n’est destinée qu’à devenir proximité. A l’instar de la politesse, l’amour a besoin d’être exprimé pour être. Saisissez vraiment cette opportunité pour parler fort de ce qui compte, que les vôtres soient en ce moment, très proches ou très loin, trop proches ou trop loin.

Cognard Hanshi

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