Inauguration du centre japonais de Ouagadougou

Coupe de Son Excellence l’Ambassadeur Plénipotentiaire du Japon au Burkina Faso

Discours d’André Cognard

Votre Majesté Le Mogho Naaba,
Monsieur le Ministre des Sports et des Loisirs,
Votre Excellence l’Ambassadeur du Japon,
Monsieur le Président du Comité National Olympique,
Messieurs les Présidents des Fédérations de Judo et de Karatedo,
Messieurs les Maîtres de toutes disciplines
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

 

Je me nomme André Cognard, je suis le Soke de Kobayashi Ryu Aikido, So-­Shihan et Hanshi, représentant de la Dai Nippon Butokukai, organisation japonaise de tous les budo traditionnels.

C’est un grand honneur pour moi de pouvoir m’adresser à vous.

Tous les Budo ont aujourd’hui pour objet de transmettre un message de paix et d’harmonie entre les peuples, entre tous les hommes. C’est très certainement ce qui nous réuni aujourd’hui. Les Budo, comme tous les arts traditionnels japonais, sont des
voies d’élévation de l’homme.
Comment l’homme peut‐il s’élever si ce n’est en esprit ? S’élever, cela implique de faire décroître l’influence de son ego pour préserver une place pour l’autre dans toute relation. Réussir à faire passer l’autre avant soi, c’est le sens vrai du Budo authentique.

L’avènement prochain des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020 a ramené sur le devant de la scène médiatique une expression japonaise ancienne très importante pour comprendre le Japon : « omote nashi ». Cela a été traduit dans nos langues, de manière très réductrice par « l’hospitalité japonaise ». En réalité, c’est beaucoup plus que cela, « omote nashi » implique de ressentir et de prévenir les besoins et les attentes d’autrui.
Ce n’est pas chose facile quand nous souffrons tous de carences identitaires liées à l’histoire même de l’humanité. C’est dans ces failles identitaires que poussent la violence, le racisme, l’intégrisme. En effet, nous venons au monde divisés. Nos obligations de loyauté sont multiples, contradictoires parfois incompatibles. Notre identité est morcelée et cela crée en nous des conflits de valeurs que nous devons projeter vers autrui. Alors, l’autre est perçu comme étant l’origine d’une menace, une menace venant de l’extérieur alors qu’elle vient bien de l’intérieur. En présence de l’altérité, nous activons nos défenses instinctives, nous nous barricadons et faisons grandir le petit « je », l’ego.

Heureusement, grâce au Budo, nous apprenons à connaître l’autre. Tout corps‐à‐corps a une dimension interculturelle même quand il implique des individus de même culture car, en plus des apports identitaires des ethnies, des peuples, des nations qui nous ont reçu en eux, ce sont les cultures et les histoires familiales qui forgent les corps.

Le corps a une fonction identitaire indiscutable, il est le premier rempart du je. Les Budo mettent les corps en action conjointe. Ainsi, le corps de l’autre ne reste pas au niveau de la représentation, il devient réel, connu et n’est donc plus source de peur.
Le budoka apprend ainsi, par sa pratique, à côtoyer puis à faire grandir l’autre en soi.

Vous savez comme moi que notre monde traverse une crise de valeurs qui est le signe d’une crise d’identité de l’humain en général. Vous savez que l’incivilité est omniprésente sur tous les continents. Il est cependant un pays qui fait exception, le
Japon.
La courtoisie japonaise n’est pas une façade. L’attention constante à l’autre n’est pas seulement une obligation sociale, c’est la manifestation de ce qui anime l’individu japonais, le peuple japonais, la « yamato damashi », l’âme du Japon. Grâce à celle-ci,
l’identité de l’individu japonais n’est pas instabilisée par l’altérité, elle n’a pas besoin d’être défendue car elle s’enracine dans l’histoire des samurai.

Nous, budoka, savons que le conflit est créateur. Il l’est quand les parties en présence sont animées par la force intérieure, sinon, il reste stérile et les réflexes liés à la mémoire génétique humaine prennent le dessus. La mémoire génétique nous dit que, depuis la naissance de l’humanité, la violence a toujours payé. Alors, le projet du Budo authentique, c’est de la modifier en profondeur.
La plus grande faute que nous, humains, commettons est de ne pas nous rencontrer. Quand un sujet, individu ou collectif, en ignore un autre, la violence vient rétablir le lien entre eux car elle est la dernière garante de la cohésion du monde. Quand l’amour est absent, la violence le remplace. Alors, vous comprenez l’importance de l’étiquette, de la courtoisie japonaises. Elles remplacent la méfiance instinctive et construisent un apriori positif sur l’autre.
Pour être, le respect comme l’amour doivent être exprimés par des actes. Dans ce domaine, les mots sont vains. Être dans la voie du Budo, c’est avoir donné du sens à sa vie. Les conflits de loyauté, les conflits de valeurs sont réglés par l’engagement sincère : « makoto ».

Ce qui fait la force de l’individu japonais, c’est qu’il est dans la vie quotidienne toujours animé par la « yamato damashi » et que c’est encore la Bushido qui règle les interactions sociales : respect, loyauté, sincérité, courage, intégrité, courage, persévérance, etc. Tout cela, les Budo nous permettent à nous aussi de le mettre en acte. Ils font de nous les dépositaires de ces valeurs pour que nous les transmettions pour le bien de tous. Mais, je le redis, les mots ne suffisent pas, ce sont les actes qui doivent parler.

Notre ennemi n’est jamais celui qui nous fait face. Il est entre nous : c’est ce qui nous fait nous combattre. Il faut s’allier contre lui. L’autre, même quand il est l’agresseur, n’est pas l’ennemi. Il vient rétablir le lien sous la poussée de la pulsion universelle. Il vient demander de l’aide pour mener son combat intérieur car ce dont chacun n’est pas capable seul, nous le pouvons ensemble. Les pires ennemis sont liés, indéfectiblement unis, dans les profondeurs de l’histoire du monde. C’est pourquoi ils doivent absolument se rencontrer. Les civilisations qui comprendront cela survivront.

Avant-hier, lors du colloque que nous avons tenu avec les représentants du Judo et du Karatedo, j’ai senti que les budokas du Burkina Faso avaient bien mieux compris que l’Occident les vraies valeurs du budo. La grande sagesse ancestrale africaine sait
reconnaître ce qui est juste et fertile.

Alors, je m’adresse à vous qui allez combattre : l’enjeu sportif n’est rien à côté de l’enjeu de nos vies. Je vous souhaite de belles victoires et aussi de magnifiques défaites. Mieux vaut une défaite dans l’honneur et la dignité qu’une victoire emportée par n’importe quels moyens. La vraie victoire ne fait pas de vaincu. Faisons l’éloge de nos adversaires car ils sont notre ultime recours pour débusquer l’ennemi, le vrai, l’ennemi intérieur. Ils nous aident à accomplir notre devoir spirituel. Apprenons à attaquer l’autre sans l’agresser car c’est ainsi que nous vaincrons le mal qu’involontairement, inconsciemment nous nous faisons.

Je vous remercie pour votre attention et m’en remets à votre bienveillance.

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