Garder la maîtrise de sa pensée

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En toute situation, garder la maîtrise de sa pensée est le moyen de ne pas se trouver engagé sur une voie que l’on n’a pas choisie. Dans cette période trouble, le doute quant à soi peut aisément naître du doute quant à l’avenir. Nous devons donc être vigilant et maintenir notre horizon ouvert.

En tant que budoka, nous savons prendre et conserver l’initiative dans une confrontation. Pour y parvenir, nous avons pris le contrôle des réflexes défensifs. Et c’est la posture hanmi qui nous permet de voir au loin la montagne et de ne pas être fixé dans l’espace dangereux qui nous sépare de l’opposant.

Il est un domaine qui s’apparente à un combat, celui de l’élaboration de la pensée. En effet, celle-ci se crée avec des mots, des concepts, lesquels viennent du collectif humain dont nous sommes un élément.

Notre pensée n’est importante que parce qu’elle conditionne nos choix, lesquels déterminent nos actions qui font notre vie.

Agir consciemment est donc essentiel pour ne pas être conduit hors de soi, c’est-à-dire sur des chemins où la liberté n’est plus qu’une illusion.

Notre pensée n’est heureusement pas le produit exclusif de cette conscience qui s’est créée dans l’altérité, qui a été développé par l’altérité comme la fougère est développée par le milieu dans lequel elle est enracinée. Mais la fougère, quelques soient les conditions de son développement, ne deviendra jamais autre chose qu’une fougère. Ses gènes de fougères suffisent à défendre ce qu’elle est intrinsèquement parce qu’elle ne pense pas et que son destin est d’être une fougère et rien d’autre. Et si son milieu naturel devient hostile ou plus simplement inadapté à son développement, elle meurt naturellement.

Pour nous humains qui sommes dotés de la possibilité de choisir, nous avons l’obligation de nous représenter et de représenter le monde pour pouvoir exercer ce choix et déterminer notre destin. C’est une merveilleuse liberté mais c’est aussi un risque. Notre patrimoine génétique ne suffit pas à nous protéger de l’influence du milieu quand celle-ci menace notre développement. Nous avons d’autres moyens que la fougère pour nous défendre. L’un d’eux est notre conscience de notre finitude. Celle-ci est indissociable de la pensée dont le mode d’expression est la complétude donc d’être finie. Nous nous savons mortels et avons développé des capacités de résistance qui utilisent notre pensée pour faire les choix qui conduirons à notre préservation. La pensée est tout à la fois le point faible de notre « équipement » et aussi une de ses armes les plus performantes.

Notre capacité de penser est un point faible parce qu’elle crée une perméabilité à l’altérité, ce qui est heureux car cette perméabilité permet les relations, et elle est un point fort parce qu’elle est indissociable de l’expression de soi en tant que sujet. Penser, c’est dire « je ».

Pour dire ce « je » malgré la pensée qui vient du dehors, nous luttons pour y opposer une pensée élaborée par notre conscience, c’est-à-dire, manifestant l’indépendance de notre être, répétant inlassablement notre subjectivité. Mais pour cela, il faut savoir à quoi s’opposer.

Si vous voulez inféoder quelqu’un, bombardez-le d’informations contradictoires. Ne sachant plus que penser, c’est « lui-même » qu’il n’arrive pas à penser, c’est son « je » qu’il ne parvient plus à dire.

Cela crée une angoisse de disparition associée à notre conscience de notre finitude. Notre représentation de la mort est confuse et ne se fonde que sur l’expérience de la mort des autres. Elle trouve son origine dans l’altérité et augmente le risque de perte de la conscience de soi. Alors, plutôt qu’affronter cette angoisse, un non-budoka réagit en adoptant une pensée toute prête, ce que je nomme « le prêt à penser ». Dès lors, il perd le contact avec sa « racine sujet » et devient malléable, utilisable, esclave du « fournisseur de pensée toute faite ».

Nos identités se construisent dans les relations que nous vivons à présent et à partir de nos liens d’appartenance aux groupes dont nous sommes issus. Mais si ce n’était que cela, nous serions des pantins dotés de l’illusion de penser. Quelque soit la puissance de ses relations, notre unicité en tant que sujet nous relie à un « être essentiel » et ce qui détermine notre liberté, c’est-à-dire l’expression vécue de cette unicité, c’est de pouvoir vouloir, ce qui s’exprime par la pensée. Quelque soit les influences du milieu, nous pouvons conserver la maîtrise de la pensée sur nous-mêmes, de la manière de projeter ce « je » dans le milieu humain à condition d’avoir équilibré les « forces » en présence, la partie de notre « je » essaimé dans l’altérité et le « je ontogénétique ». Pouvoir vouloir implique d’avoir élaboré une éthique dont la source n’est pas une morale externe mais le sentiment d’être indépendamment de toutes contraintes, autrement dit de parcourir la voie d’accès à son âme.

À cela, vous êtes entraînés. La stratégie aiki vous a enseigné à recevoir les informations nécessaires à la relation martiale sans réagir, à définir votre action dans un espace-temps qui se crée avec elle, à ne pas conditionner votre geste à l’attaque, à ne pas lutter contre l’attaquant, ses armes, sa volonté mais à agir en toute liberté tout en considérant sa présence dans un monde que vous déterminez à partir de votre assise identitaire profonde.

Votre centre est stable, vous ne mettez pas de force au contact, vous ne défendez pas mais vous n’êtes pas passif, vous ne subissez pas mais vous n’agressez pas en retour, vous ne réagissez pas mais n’êtes pas sidérés. Votre ken saki est libre et ne se fixe pas. Elle est l’image même de votre pensée en mouvement, n’acceptant aucune contrainte, ne répondant à aucune provocation, coupante comme votre âme tranche les liens qui voudraient l’emprisonner.

Face à des injonctions contradictoires, la tendance générale est la sidération puis la perte de l’accès à soi et la dépression. Mais vous êtes budoka et ce qui vous fait tel, c’est d’avoir construit une identité libre fondée sur une éthique libre et rien ne peut vous contraindre car rien ni personne n’a accès à cet « être en soi ». C’est dans cette profondeur que s’élabore votre pensée du monde, incluant votre « je », incoercible, imprescriptible, incorruptible, dans cette profondeur que nul « prêt à penser » ne peut atteindre car rien ni personne n’en connaît la forme, ni les contours, ni l’origine.

Vous savez rendre votre sabre invisible. Souvenez-vous de cette remarque de Kobayashi sensei « la seule qualité requise pour un maître de budo est d’être imprévisible ». On ne peut pas prévoir ce que l’on ne peut voir. Vous, aikidoka, rien ne peut vous contraindre car votre pensée ne s’oppose pas.

1 réflexion sur “Garder la maîtrise de sa pensée”

  1. Cher Maître,

    Je vous remercie de votre rappel à l’urgente défense du “je” face à la déferlante du “on”. La tâche a toujours été difficile, par le courage qu’elle implique, et l’est peut-être plus encore par gros temps de crise sanitaire en “démocrassie”, quand Etat-Papa et Société-Maman, main dans la main malgré les dissonances orchestrées, s’emploient à faire le bien de leurs ouailles. Jamais “on” n’aura autant pris soin de notre santé, donnant par là raison à Michel Foucault, qui désignait du concept de “bio-pouvoir” la gouvernementalité contemporaine étendant sa juridiction à tout ce qui touche à la vie, qu’il s’agisse de l’alimentation ou de la sexualité. Le Salut est mort, vive la Santé; nos prêtres portent blouse blanche, et Diafoirus jubile.

    Pauvre “je”, contraint de parler une langue de bois! Langue en kit, dont les “éléments de langage” sont en toc mais sonnent éthique; la verroterie passe si vite pour de l’or…: “guerre”, “distanciation sociale”, “gestes barrières”, “pic” à guetter, “vague” (première, deuxième etc) à redouter…. Et peu importe les contradictions, le fameux “en même temps” de la pensée complexe jupitérienne sert d’éponge magique. Ah Sibeth!…

    Oui, il lui faut résister. Roland Barthes disait que “la langue est fasciste, car le fascisme ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire” et, dans la même veine, Bernard Noël appelle “sensure” la forme dominante de la “castration mentale” dans les sociétés dites démocratiques et libérales, à savoir la prolifération des discours saturant l’esprit du citoyen-consommateur. N’est-ce pas cette occupation de nos pensées qui momifie le “je” en le déboussolant? Dépression par hypermobilisation.

    “Sapere aude! Ose penser par toi-même!”, telle était la devise des Lumières selon Kant, lequel ajoutait que “si j’ai un médecin qui juge à ma place, je n’ai alors pas moi-même à fournir d’efforts; il ne m’est pas nécessaire de penser dès lors que je peux payer. Il est si facile d’être sous tutelle”. Notre gouvernement, si paternaliste, a-t-il donc besoin de se donner tant de mal pour nous infantiliser?

    Mais je divague et m’arrête en vous priant de bien vouloir excuser cette réaction à votre mise en garde.

    J’espère en tous cas que le printemps est beau à Bourg-Argental et que vous en profitez pleinement!

    Bien à vous

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