L’aikido, la voie de l’oubli de soi

A l’heure des interrogations concernant le séparatisme et la radicalisation, la montée de l’intégrisme religieux ou des crispations laïques, la voie pourrait donner des réponses si tant est qu’elle soit expliquée et qu’elle ne reste pas confinée aux dojo.

En recherche de valeurs dans lesquelles implanter son identité, l’individu du 21 ème siècle se tourne vers les extrêmes, ce qui conduit inévitablement à l’accroissement de la division d’une société souffrant déjà de nombreux clivages.

Les thématiques de l’égalité et de la liberté individuelle sont constamment mises en avant, et plus on en parle, et plus les faits démontrent qu’elles restent à l’état de vœux pieux, reculant sans cesse devant la toute-puissance d’un intérêt collectif fictif servant de prétexte pour mieux servir les intérêts d’entités dont les caractéristiques ne sont ni la philanthropie ni l’humanisme.

Comme toujours, quand l’identité est menacée, le reflexe défensif est le repli sur soi. Puis, à défaut de trouver là les moyens de se rassurer, l’élection d’un sujet supérieur devient le refuge d’un « je en mal de soi » et la dynamique religieuse ou idéologique est enclenchée.

Dans une société où les injonctions contradictoires fusent de toutes parts, l’individu a bien du mal à se situer en lien avec un système qui pourrait à la fois lui fournir des attaches sécurisantes et un cadre dans lequel se repérer facilement. L’incapacité à produire une pensée qui ne soit pas l’expression d’une réaction à une autre idée caractérise le fonctionnement des échanges dans ce monde où l’urgence de la communication a pris le pas sur tout. Serions-nous devenus intermittents dans nos vies, des êtres devant communiquer pour être ce qu’ils disent, leurs dires ayant pour objet de démontrer ce qu’ils ne sont pas ?

Les sondages définissent les choix politiques, lesquels arrivent toujours trop tard puisqu’ils répondent à ce qui a été au lieu d’anticiper, de prévoir. Gouverner, n’est-ce pas précisément anticiper ? Ce problème collectif résulte de l’incapacité des individus, politiciens, spécialistes de tous ordres, tous ceux qui détiennent la parole médiatique, à trouver en eux les ressources nécessaires à l’exercice de leurs fonctions. Ils n’en trouvent pas plus à l’extérieur à l’exception de l’approbation éphémère d’un public que nul n’arrive à discerner vraiment. Les injonctions contradictoires auxquelles nous sommes soumis par les pseudo-élites sont autant de réactions à des situations qui pourraient induire des remises en question de la partie de leur identité enracinée dans leur fonction. Pour le dire sans précaution, experts de tous bords, élites supposées, ils en sont exactement au même point que tout individu en manque de repères. Leur élitisme ne relève d’aucune compétence particulière si ce n’est qu’ils sont au pouvoir. Kobayashi sensei disait « il ne faut jamais donner de pouvoir aux faibles » et pourtant force nous est de constater que de plus en plus de pays ont mis à leur tête des quasi dictateurs. Comme dans une cour de récréation, l’élève apeuré fait allégeance à celui qui crie le plus fort, au petit dur, la crise identitaire qui frappe les individus de notre époque les pousse à mettre au pouvoir des personnes qui les rassurent par leurs méthodes arbitraires. En effet, en manque de repères, l’on prend celles-ci pour des signes de force alors qu’elles sont l’expression de ce qui caractérise la faiblesse, celle qui découle naturellement de l’absence des valeurs qui pourraient structurer une éthique, substance indispensable à l’élaboration d’une identité stable. L’identité est constitutive de l’éthique.

La posture publique masque un repli sur soi, caractéristique de notre temps s’exprimant par « moi d’abord » parce que l’identité est instable, oscillant en permanence entre ce qu’il faut être pour appartenir et le besoin de s’opposer à un devenir obsolète au moment où il est pensé.

Dire que cela pourrait expliquer en partie le manque d’idée politique, le gouvernement du mensonge et des grands frères, les luttes sans merci entre partis et à l’intérieur de ceux-ci, et certaines exactions, n’est distant que d’un pas, une étape que je ne franchirai pas dans le cadre de cet article. Mon propos est bien de démontrer que ce qui se passe au niveau collectif est le reflet exact de ce qui se passe au niveau individuel, et que derrière toute fonction s’abrite un individu. Elite ou pas, il n’a aucun moyen si ce n’est de se réfugier derrière une idéologie pour compenser le manque de substance dont il est victime, comme tout un chacun. Il ne lui reste qu’à croire et s’accrocher à son pouvoir. L’idéologie nourrit les guerres et affame les hommes. La dictature déguisée en démocratie se gave d’idées, aussi évanescentes que les décisions qu’elles suscitent.

Les carences de l’homme du monde dit « moderne », et cela quelque soit son origine, sa culture, et ses idées politiques, sont le résultat de failles identitaires qui devraient nous imposer de regarder à nouveau nos histoires et la manière dont elles ne s’accordent pas. Pourtant, la vérité s’accorde toujours avec elle-même et si nous devons faire le constat de ce désaccord, ce à quoi nous astreignent les heurts entre peuples et à l’intérieur de ceux-ci, il faudrait accepter l’idée que ce que nous nommons l’histoire est un récit fait a posteriori d’évènements ne s’accordant pas non plus avec les valeurs qui les avaient légitimés. Ainsi, il est bien question d’une division qui impose le mensonge et donc, à terme, le clivage, pour que les groupes concernés continuent à vivre dans un « je » de plus en plus indéfinissable. Cela conduit à des interrogations comme « qu’est-ce qu’être humain ».

Bien sûr, les individus constituant lesdits peuples ne peuvent plus y trouver les moyens de structurer leur identité sociale à moins de faire eux aussi le déni de leur histoire puisqu’elle n’est pas indépendante de l’histoire de leur groupe. Quand c’est l’histoire de l’humanité toute entière qui fait référence, cela conduit l’humain à mettre en cause ses fondements identitaires. Il est donc contraint individuellement à cette question existentielle « Comment puis-je être humain ».

Malheureusement, la réponse peut être que la supériorité d’un sujet le fait humain et l’autorise à disposer de tout ce qui diffère de lui-même. C’est celle-là même qui met les dictateurs au pouvoir et les kamikazes dans les rues. Dans une moindre mesure, avant d’en arriver à la ceinture d’explosif, il y a le « moi d’abord », affirmation implicite de ce que l’altérité est un objet. Le déni du sujet dans l’autre est le résultat d’une projection. En fait, l’individu est tenté par le déni du sujet en soi, ce qui le conduit à l’exportation inconsciente de son je vers un être fantasmé, dont la supériorité est acquise car il est le gardien invincible de ce « je » qui lui est confié. Cet élu permet à son « vassal en subjectivité » de croire en sa propre supériorité caractérisée par le déni de sa finitude. De là naissent les religions païennes comme l’adoration de stars qui sont des super-humains élevés au niveau de demi-dieux. Et, dois-je le répéter, des religieux, et non pas des religions, usurpent la voix divine pour entériner cette soumission, entrant de plein fouet avec la concurrence de la religion laïque. L’adepte astreint à la soumission complète se prépare au sacrifice ultime et à la résurrection promise.

Pourtant, la voie pourrait apporter des réponses à ceux qui souffrent en mal de repères, et permettre de restaurer un peu d’égalité et donc une meilleure unité de cette société.

A bien y réfléchir, tous les hommes sont égaux : ils naissent, souffrent et meurent.

Aucun n’échappe à ce parcours et la question de l’égalité tourne autour des manières de naître, souffrir et mourir. Paradoxe quand on réfléchit bien au discours général dont le véritable objet est de repousser la finitude aux limites de la conscience, de rejeter la souffrance comme un mal à éradiquer et d’entraver toute naissance véritable.

Naître vraiment, c’est se libérer de toute croyance pour devenir seul et unique responsable de son destin. La naissance d’un individu est une transformation du monde et vivre libre signifie pouvoir continuer à opérer des changements dans celui-ci.

Etre libre est donc un devoir spirituel mais comment et dans quel cadre cette liberté peut-elle s’exprimer ?

Samurai signifie serviteur. Kobayashi sensei disait de l’aikido que c’est la voie qui consiste à faire passer l’autre avant soi.

Etre inféodé à un daimyo moderne va contre mes convictions mais faire de tout autre, je dis bien de tous, un sujet haut et lui exprimer du respect est le moyen de rétablir une égalité permettant de refermer les clivages d’une société en cours de délitement.

La voie d’aiki est dépourvue de doctrine, de dogme. Elle est faite de pratiques dont le contenu, le sens profond est « comment s’harmoniser avec ce qui est » et « comment m’harmoniser avec mon autre ».

Contrairement à la religion ou à l’idéologie politique, la voie ne conduit pas à l’exercice d’un pouvoir sur les êtres, sur les sujets constituant l’altérité. Elle ne s’exerce que sur la relation avec ceux-ci. Le prérequis à toute relation n’est jamais que l’autre devrait être différent, qu’il doit changer. Il y a là un grand malentendu à propos d’éduquer. L’éducation est devenue l’art de former autrui. Le mot formation est omniprésent dans ce monde, et le vrai sens d’éduquer est bien souvent oublié : Conduire l’autre hors de ses limites et lui proposer les moyens de s’harmoniser avec ce renouveau de soi et non pas avec un autre soi.

Pour revenir dans le cadre du dojo, la technique ne consiste pas à changer aite mais à harmoniser la relation avec lui, et cela quelle que soit l’attaque qui l’a initiée. Il doit en être de même dans la vie quotidienne. Le pratiquant est pénétré de la règle « tous sont sujets sans restriction » ce que Kobayashi sensei exprimait en me disant : « Regardez vos élèves comme ce qu’ils sont vraiment : parfaits ».

En effet, ne pas voir que ce qui fait le sujet, c’est sa perfection, sa parfaite définition, c’est en avoir déjà fait implicitement son objet. Les enseignements, les maîtres de toutes les voies spirituelles ne doivent jamais avoir pour objectif de changer les pratiquants. Ce qui n’implique pas, bien au contraire, d’enfermer l’aikido dans l’alternative sport ou pratique de loisir.

L’aikido moderne a été donné au monde par Ueshiba sensei comme une voie d’éveil spirituel. Il était adepte d’Omotokyo mais n’a jamais dit que les aikidoka devaient suivre une religion, pas même celle-là. Mais tous son legs est un cri d’espoir, celui d’un renouveau de l’humanité dont le moteur serait la recherche inlassable de l’harmonie. L’aikido a déjà subi l’algébrose à laquelle est exposé tout propos n’entrant pas tel qu’il est dans la conscience du plus grand nombre. Et le plus grand nombre est composé de tous ceux qui tirent vers le bas. L’aikido doit rester ce qu’il était quand il fut donné au monde : une voie d’éveil spirituel.

J’ai déjà exposé cet argument dans d’autres écrits : Spiritualité ne signifie pas religieux.

La spiritualité est l’expression de l’esprit qui nous a fait naître et qui nous fait vivre dans le quotidien, et en particulier dans les relations qui font notre vie.

Quand Kobayashi sensei dit « faire passer l’autre avant soi », il donne l’indication principale. Il dit la manière d’être ce que moi, j’ai nommé, un aikidoka utile.

Le respect du sujet en tous, et donc l’expression du respect pour tous, est une manière d’adresser à ceux qui partagent notre vie, ceux que nous rencontrons, la substance qui solidifie l’identité. Parce que nous suivons une voie, nos identités sont construites, et quand bien même ne seraient-elles pas sans failles, elles sont solides, solidifiées par l’expérience relationnelle quarante mille fois1 répétée sur les tatamis. Observez combien de fois dans la vie courante vous êtes amenés à observer et à harmoniser les relations avec votre entourage. La plupart de celles-ci en restent à un statu quo basé sur la première rencontre. Mais dans un seul cours d’aikido, vous remettez en question votre manière d’être en relation des centaines de fois. Alors, ma proposition d’être un aikidoka utile est simple : faire partager cette expérience dans la vie de tous les jours, donner à tout autre l’accès à sa profondeur spirituelle en s’adressant à cette dimension chez lui. Transcender la technique pour en faire l’expression du respect et mettre en relation ce qui est essentiel dans l’humain. Faire comme dans le dojo le ki no musubi afin de ne pas s’adresser à la conscience superficielle de l’autre, afin de ne pas s’adresser à lui avec notre propre conscience superficielle, celle qui discrimine et qui rejette.

Notre esprit doit agir à chaque instant de nos vies mais la spiritualité est de l’ordre de l’intime. Elle ne concerne que le rapport du sujet à lui-même. Si croyance il y a, et si elle structure l’identité d’un individu, elle ne doit pas être publique. Toute démonstration du fait religieux est obscène. Si religion il y a, elle doit rester strictement personnel, elle doit rester ignorée de tout autre. Et je ne parle pas là de rites religieux inventés par le psychotique mais d’une conscience ouverte sur le monde et qui connait ses limites. Une anecdote permettra peut-être d’éclairer mon propos.

Dans un colloque d’écriture de théâtre organisé par le ministère de la culture auquel j’étais invité en tant qu’auteur, j’avais défendu l’idée suivante : La mythologie est la pornographie de la conscience.

Pourquoi le serait-elle ? Parce qu’elle exprime le fait que la subjectivité est constitutive de la naissance des peuples et réduit ainsi l’identité de l’individu à son appartenance à ceux-ci. Le propre de la pornographie est bien de mettre le sujet au second plan derrière les objets sexes et actes sexuels. Elle consiste à dépersonnaliser les actes montrés.

Je ne doute pas de ce que la mythologie ait été une nécessité fondatrice des cultures, et je relève moi-même le paradoxe qui consisterait à dire que le sujet individuel pourrait être hors de la relation aux collectifs humains. Mais je dis que les changements profonds qui s’opèrent aujourd’hui nous conduisent soit à l’obscurantisme, soit à la prise de conscience que tout est sujet et qu’être humain, c’est être responsable de cette subjectivité universelle.

La voie permet d’assumer cette responsabilité. J’ai développé le concept d’harmonie efficace et expliqué à plusieurs reprises que l’harmonie ne consiste pas à s’adapter, à tendre l’autre joue, à faire le déni de la violence. L’aikidoka ne peut s’autoriser aucune faiblesse. C’est armé de cette conscience qui lui permet de voir son opposant dans sa perfection qu’il trouve le chemin qui mène à l’âme de celui-ci.

La voie d’aiki permet de vivre une spiritualité irréligieuse dont les fondements sont des questions sans cesse répétées : Suis-je vraiment capable d’exprimer du respect à tout autre, suis-je capable de faire passer l’autre avant moi, est-ce que je fais tout le bien que je pourrais faire ?

Ces questions là sont mises en pratique dans le dojo. Suis-je capable d’agir avec aite sans agressivité, même si lui est agressif ? Suis-je capable d’exprimer du respect à aite, même si lui cherche à me soumettre par l’attaque ou la technique ?

Ai-je converti mes réflexes défensifs en techniques apaisées, porteuses d’éthique et exprimant la compassion que j’ai pour tout le vivant ?

Au fond, suis-je entré suffisamment en moi pour oublier les questions : Suis-je ? Qui suis-je ? Comment être moi ?

Kobayashi sensei disait : « l’aikido est la voie qui conduit à l’oubli de soi. La problématique de l’ego se traite par l’oubli de la question qu’il pose ».


1 Je dis quarante mille fois parce que Kobayashi sensei me disait « il faut avoir subi nikyo quarante mille fois pour savoir le faire ».

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