Les questions à ne pas poser à propos de la création de l’aikido

Ecrit par Aikido.FR le 9 septembre 2008, dans AikidoJournal

Article paru dans AikidoJournal numéro 27 de septembre 2008

Il m’a toujours semblé étrange que l’on insiste autant sur les rapports étroits, la quasi filiation de l’aïkido à Daïtoryu et à son illustre maitre Takeda Sokaku. Pourtant les relations entre ce dernier et Ueshiba Morihei Sensei furent pour le moins houleuses. Il n’est qu’à lire certaines biographies d’O Sensei pour être tenté de croire que Takeda Sensei était un maître envahissant, peu amène, qui aurait persécuté son élève Ueshiba pour en tirer des subsides. Je crois peu à cette version des faits. Pourtant, il me semble difficile d’établir une corrélation entre cet homme à la réputation de guerrier inflexible, de samurai indomptable et la compassion à laquelle l’aïkido prétendit après guerre. Ajoutons à cela que pour attribuer la grand-paternité de l’aïkido à Takeda Sokaku, il faut faire peu de cas des apprentis-sages auxquels s’était soumis Ueshiba Sensei avant de rencontrer celuici et ignorer que le corps se forme dans la durée et qu’il est profondément marqué par ses premiers gestes comme la conscience garde l’empreinte de ses premiers enseignements. En effet, certaines phrases sibyllines relevées au hasard de ses biographies telles que : « Dés l’âge de sept ans il étudiera le confucianisme et le bouddhisme au temple de Jizodera et subira l’influence spirituelle et psychique de son maître d’école Nasu Tasaburo qui deviendra par la suite une grande personnalité religieuse» ne montrent-elles pas des champs d’influences bien différents de Daitoryu.

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L’autre source, celle de la Grande Origine enseignée par Deguchi Oanisa-buro pourrait avoir influencé O Sensei, mais existe-t-il dans la doctrine d’Omotokyo une dimension religieuse qui ne soit pas exagérément mystique, ésotérique et surtout politique ? Les récits peu crédibles qui en sont faits aujourd’hui édulcorent une vérité que le O Fude Saki met en évidence. Les ambitions politiques de Deguchi sont avérées et prouvées si besoin était par « l’épisode malheureux » de la Mongolie. C’est ainsi que l’on en parle généralement, mais il s’agissait d’une tentative de coloniser des populations par les armes qui a échoué grâce à l’intervention de l’armée chinoise. Certains font de la condamnation à mort de notre fondateur Ueshiba Morihei et de Deguchi Sensei un fait glorieux. J’ai entendu les récits les plus farfelus sur ce sujet, toujours accompagnés d’une dimension mystique et magique. Ce type de relations dans lesquelles on dit qu’O Sensei, enveloppé de lumière dorée, voit les balles qui lui sont adressées et les esquive facilement, ne peuvent que semer le doute sur la santé mentale de qui le dit et de qui y croit.
Piocher dans les innombrables biographies sur Internet :
« En effet, il avait découvert qu’il avait la capacité de percevoir l’intention de tuer de son adversaire et quand celui-ci le mettait en joue il pouvait voir des éclairs lumineux sur la trajectoire des balles. »

Quant aux affirmations concernant sa combativité féroce, on serait en droit d’attendre qu’elles fussent pour le moins édulcorées afin de protéger la mémoire du fondateur d’un art martial non violent ou qu’il y ait une prise de distance des narrateurs. Pas du tout ! D’où l’on en vient à penser que ce type de comportement est encore approuvé par le monde de l’aïkido.

Extrait de la fameuse interview d’O Sensei :
« Question : J’ai entendu une histoire dans laquelle vous avez été impliqué lors d’un combat avec environ 150 ouvriers. O-Sensei : j’y étais ? Autant que je me souvienne … Deguchi Sensei est allé en Mongolie en 1924 pour réaliser son objectif d’une communauté asiatique plus grande conformément à la politique nationale. Je l’ai accompagné à sa demande bien que l’on m’ait demandé d’entrer à l’armée. Nous avons voyagé en Mongolie et en Manchourie. Tandis que nous voyagions dans ce dernier, nous avons rencontré un groupe de bandits à cheval et des coups de feu ont éclaté. J’ai riposté avec un mauser et ai ensuite continué à me battre au milieu des bandits, les attaquant avec acharnement et ils se sont dispersés. J’ai réussi à me sortir de ce danger. »
J’aimerais que l’on passe pudiquement sur l’amalgame entre ouvriers et bandits. Il s’agit peut être de problème de traduction.

L’on peut dire que l’aïkido est vraiment touché par cette manière de réécrire l’histoire qui laisse peu de place à la vérité. Ce que l’on nomme pudiquement les deux incidents d’Omoto, pour tenter de démontrer que la répression dont a été victime la secte était une injustice, masque une réalité dans laquelle la mégalomanie de Deguchi joue un rôle déterminant. Il a quand même déclaré être le messie chargé du renouveau du monde et contesté la position de l’empereur du Japon, non pas pour dénoncer l’archaïsme d’un tel système mais en prétendant faire mieux, religieusement et politiquement, ce mieux signifiant alors plus autocratique. Je pense que les déclarations fracassantes d’Ueshiba Sensei sur les liens de l’aïkido avec l’univers, sur l’amour universel sont bien peu en rapport avec une vraie dimension compassionnelle. La compassion n’a que peu à faire avec cette forme excessive. Elle trouve plutôt ses sources dans la compréhension d’autrui, dans la présence intime à l’autre, dans l’écoute et le respect attentif de toute vie. Ces guerriers du vingtième siècle n’étaient-ils pas les fantômes déchainés d’une idéologie guerrière aux buts inassouvis ? La grandiloquence des discours tenus alors, en particulier la prétention de parler au nom de l’univers, la quasi institution d’une théocratie universelle dont les effets se font encore sentir en aïkido, n’avaient-elles pas pour objet de légitimer la prise de pouvoir sur les hommes ?

Je suis allé au temple d’Omoto à Ayabe. J’ai passé du temps dans un pseudomusée où il est grandement fait état d’une réunion de tous les chefs religieux du monde à l’appel de Deguchi. Le but officiel de cette assemblée était de révéler à tous ces prélats d’importantes vérités spirituelles et de réunir toutes les religions en une seule, et devinez laquelle ! Imagi-nez un monde dans lequel tous les points de vue religieux seraient unis dans un courant universaliste et imaginez le pouvoir de celui qui aurait institué une telle chose ! Sans compter que l’objectif caché était probablement d’obtenir ainsi une reconnaissance de la part du monde religieux et d’asseoir une position internationale à défaut d’être universelle. L’empereur du japon n’aurait alors été que le chef religieux d’un seul pays et les prétentions de Deguchi à le surpasser atteintes.

Je crois vraiment que l’aïkido a gardé nombre des tares d’Omotokyo. Ce prétendu caractère universel et ses conséquences invasives, l’extrava-gance compassionnelle à défaut de sentiment de compassion, et « le blanchiment plus blanc que blanc ». Car en effet, comment ne pas voir dans les positions actuelles de Tokyo une volonté de se démarquer de l’épopée mystico-ésotériquoguerrière pour étendre son emprise sur le monde de l’aïkido. « L’aïkido est un sport » ressemble à la manière dont O Sensei s’est éloigné de Deguchi officiellement. Je dis officiellement car Kobayashi Sensei, que je suis naturellement porté à croire, m’a assuré qu’O Sensei était officieusement resté lié à Omoto jusqu’à sa mort. Il m’a dit avoir porté avec O Sensei « des enveloppes » à Ayabe. Il m’a incité aussi à aller voir ce temple pour que je puisse me rendre compte de la naïveté quasi imbécile des textes sur lesquels s’appuyait la fameuse doctrine. Les lectures qui m’ont été proposées alors et l’attitude, oserai-je dire, « des moines » pour justifier, expliquer, me faire ratifier leurs contenus m’ont atterré. Et puis, il y a cette question : Ueshiba Morihei n’a-t-il pas fait les norito d’Omoto jusqu’à la fin de sa vie et à chaque cours ? Si j’en juge là encore par les dires de Kobayashi Sensei, il en fut ainsi. C’est même une des attitudes d’O Sensei qu’il critiquait ouvertement et dont il déclarait qu’elle lui avait fait détester toutes les religions. Il avait vu là une faiblesse de son maître, notre fondateur.

Il me semble que malgré sa prise de conscience des aspects négatifs de Deguchi, malgré la relation contrastée avec Takeda Sokaku, Ueshiba Morihei était un homme loyal et sincère. Sincère dans sa manière d’épouser la folie de Deguchi, sincère dans ses désirs de colonisateur (il n’est qu’à voir les récits de ses hauts faits à la baïonnette dans les guerres d’invasion du cynique « Grand Japon » son surnom de « roi des soldats » puis de « roi de Shirataki » pour comprendre qu’il était hanté par des images de conquête) sincère dans sa relation de disciple de Takeda, et probablement sincère, après la deuxième guerre mondiale, dans son désir de développer l’aïkido et de lui donner une dimension pacifique et compassionnelle :
« la vraie force du budo, c’est l’amour ».

Mais, tout cela fait qu’aujourd’hui, plutôt que de recréer des liens authentiques et profonds avec l’histoire des budo, on fuit vers l’horizon du sport pour éviter d’avoir à expliquer, à reconnaître, à justifier et parce que le sport est plus vendeur, plus consensuel que la mystique.

Pourtant, les moyens de comprendre l’aïkido d’aujourd’hui ne manquent pas si on les relie à tout un patrimoine d’idées dont il est issu et qui caractérisent ce qu’il est convenu d’appeler l’âme japonaise, celle-là entendue aussi comme la conscience ancestrale du Japon, la connaissance ancestrale. Pas besoin de jeter au feu le caractère mystique d’O Sensei, l’esprit fanatique et guerrier de Takeda, la mégalomanie de Deguchi et le fascisme ambiant. Désapprouver et démontrer qu’en aïkido comme en toute chose, il existe du bon et du moins bon et qu’il n’est nullement besoin de cacher le pire par des récits insipides, la vérité est préférable à tout, mais de mettre à jour les vraies racines de notre art.

Premièrement, pour ne pas être contraints nous aussi à l’autodafé, il n’est qu’à penser quels temps ont-ils vécu et sous quelle influence. Comment exclure le fait qu’ils ont été tous les trois, comme bien d’autres à l’époque, les victimes d’un changement fondamental de la société japonaise. L’ère Tokugawa était terminée, Meiji finissait aussi et on entrait dans l’ère du tumulte :
Des bruits de bottes et les guerres d’invasion de l’Asie au nom d’un Japon vu comme le monde originel. La folie de Deguchi qui faisait démonstration de ce que le Japon était l’origine du monde, chaque île correspondant à un continent. Il voyait dans les contours des îles japonaises des similitudes évidentes démontrant l’apparte-nance du reste du monde au Japon, toute chose que la politique d’agres-sion de l’époque validait. L’esprit guerrier de Takeda, qui refusait de laisser son katana et bravait l’interdiction existante à l’époque comme si elle ne le concernait pas, incarnait le vrai japonais, le guerrier des temps glorieux et son appartenance au clan Aizu en attestait, tout ceci s’accordant parfaitement avec la tendance au repli identitaire.

Les désirs de conquête d’Ueshiba étaient tout simplement le reflet de la folie d’une époque, son intrépidité, un mythe populaire de l’invincibilité du Japon, probablement à l’origine des désastres que produisit le phénomène kamikaze. Ce petit homme était invincible. Il l’est encore dans un certain fantasme d’aïkidoka, et tant de récits n’ont d’autre objet que d’établir cette invincibilité. Des publications entières y sont consacrées : « Ueshiba l’invincible » biographie illustrée de Morihei Ueshiba par John Stevens (Budo Éditions).

Les Tokugawa avaient tenu le Japon d’une main de fer, et celui-ci éloigné du monde avait cru à son invincibilité. Les Dieux l’avaient si bien secouru contre les tentatives d’invasions mongoles.

La chute de ce pouvoir allait avoir des effets bien plus grands qu’il n’y paraissait à l’époque. Mais tout tyran a une utilité. Il bloque une énergie conflictuelle et son éviction perturbe l’équilibre des forces en présence, ce qui précipite tout le système dans la violence. Nous avons eu récemment le dramatique exemple de l’Irak. Quand j’ai vu tomber la statue de Saddam Hussein devant toutes les caméras du monde, j’ai dit à mon entourage que la violence intérieure, celle produite par les conflits jusque là maintenus sous séquestre, allait exploser et détruire l’Irak plus sûrement que la guerre contre les Américains. Tout exercice du pouvoir est une forme et, plus elle dure, plus les protagonistes doivent inhiber de l’énergie et donc, constituer de l’inconscient. On ne peut pas créer artificiellement une entité, on ne fabrique pas de l’unité. Toute entité se définit elle-même au travers de processus conscients et inconscients. Plus les consciences sont développées, moins il y a de violence. Inversement, plus il y a d’inconscient et plus on développe de l’idéologie qui exclue la pensée individuelle au profit de formes mal définies. Celles-ci sont des objets politiques, sociologiques, historiques auxquels se relient des sujets qui n’arrivent pas à produire leur propre pensée. Chaque entité lutte pour sa survie et chaque individu qui trouve une part de son identité dans ce lien lui est loyal jusqu’au bout. D’où des violences épouvantables, sans merci, car nul n’a accès à la douleur de l’autre. En effet, la représentation de celle-ci nécessite la représentation de sa propre unité et c’est précisément ce dont aucune des parties n’est capable, la problématique des limites étant le fondement même des conflits de transformation, d’évolution des structures conscientielles. Toute évolution, toute progression nécessite une expansion vers un champ hors de soi, d’où les réflexes d’invasion. Les Tokugawa, en empêchant pendant deux siècles et demi les conflits internes de s’exprimer, en étouffant la classe noble guerrière, avaient provoqué l’accumulation de cette violence dans les consciences collectives. L’escalade qui a suivi jusqu’à la seconde guerre mondiale est logique. Et toutes les créations martiales orientées vers la paix du début de Meiji étaient l’expression d’une prémonition, celle de l’explosion de la violence inhibée pendant trois siècles et une tentative désespérée de l’éviter.

Le Japon s’était tellement recroquevillé sur lui-même que sa transformation devenait vitale. A cela s’ajoutait l’injonc-tion du monde extérieur au changement à travers le message du Commodore Perry. Le Japon, insulaire et isolé, ne savait pas grand-chose du reste du monde. Plus l’autre est ignoré, plus il est le terrain et le moyen de changements radicaux et incontrôlés. La montée nationaliste qui vint ensuite et l’organisation de l’invasion de l’Asie sont dues à un réflexe de préservation d’une identité devenue insaisissable. Je rappelle qu’à cette époque, la mode était à l’Occident, les Japonais s’habillaient à l’européenne, l’on collectionnait les objets venant d’Europe et d’Amérique. Le lien avec le fascisme s’est construit autour de ce réflexe identitaire. Je renvoie à l’éditorial d’Aïkido Journal numéro 10 de février 2004 pour ce qui est de la position du fondateur dans cette flambée nationaliste. La pureté de la japonité et celle de l’aryen se faisaient écho et les besoins inconscients étaient les mêmes : chercher un ennemi intérieur car le déséquilibre d’un conflit inhibé produit toujours cet effet en premier. Il faut attaquer la forme existante pour produire du changement et donc diriger les forces vers l’intérieur. Ces montées fascistes sont des mouvements d’autodestruction, l’agression d’un ennemi externe étant un réflexe de survie de l’entité. Les Juifs étaient tout désignés pour tenir ce rôle, ils vivaient à l’intérieur des pays aryens. Les japonais pouvaient de même regretter la société de caste, le système qu’avaient largement contribué à élaborer les Tokugawa, avec leurs rassurantes couches sociales et l’exclusion en particulier des « hinin ». On pouvait, dans ses périodes de troubles identitaires, en désignant l’ennemi à l’intérieur du groupe, se rassurer sur la solidité de ses contours externes, ce qui est toujours indispensable à la conscience quand elle remet en question ceux-ci, précisément. C’est de cette manière qu’elle se projette dans sa survie car elle sait inconsciemment qu’elle a entrepris sa propre destruction. Les positions d’auto humiliation prises après la deuxième guerre mondiale furent le retour du balancier. Elles avaient comme but le déni et comme moyen la culpabilité. Il s’agissait bien du déni du principe de l’identité, c‘est-à-dire une façon de nier la guerre en faisant disparaître ses motivations. C’est ce à quoi nous sommes confrontés en Europe aujourd’hui à cause de la perte partielle des repaires identitaires liés à la nation. Ce qui couve, c’est le reflexe du repli identitaire, et cet inconscient très actif nous oblige à produire le déni des différences. Tout est pareil, race, sexe, génération, pensée et l’on fait ainsi le lit du totalitarisme, de la brutalité politique et l’on détruit le principe même de la démocratie en prétendant la défendre. Au Japon, à l’instar de nos lamentations culpa-bilisatrices sur l’esclavage, les colonies et j’en passe, (je ne me sens en rien responsable de l’esclavage, de ces actions perpétrées voici des siècles par d’autres que moi. Il y a un moment où il faut poser des limites entre un soi individuel et un être collectif, ne serait ce que pour exprimer son désaccord avec les actions de celui-ci. La culpabilité au contraire nous lie à ces actes. Il y a là de la part des politiques une volonté de culpabiliser le peuple et ce faisant de se blanchir : « Je suis celui qui a fait reconnaître les horreurs de la colonisation et, partant, je prouve que j’étais contre, bien avant de naître. Et j’attends accessoirement mon prix Nobel de la paix ». Mais ceux qui n’ont pas la parole se taisent forcément et sont donc coupables a priori, pourtant j’aimerais que l’on m’explique ce que savait le paysan savoyard de l’existence du trafic d’esclave au 18éme siècle et si il en avait eu connaissance, qu’aurait-il pu y faire ?).

Au Japon disais-je donc avant cette longue parenthèse, on donnait raison, on donne encore parfois raison à l’immonde brutalité américaine. On peut lire en maints endroits à Hiroshima : « Nous étions mauvais. Heureusement, les américains ont fait usage de la bombe atomique pour nous empêcher de continuer nos méfaits ». Tout simplement monstrueux ! Les dégâts atomiques ont blessé l’âme japonaise en profondeur. C’est le déni de tout un peuple qui s’exprime au travers de l’interdiction d’être loyal aux siens, à sa propre histoire. Mais pour mesurer l’ampleur du mal qui a été fait au Japon par cette dictature militaire à la longévité exceptionnelle, il faut comprendre que cette forme d’autopunition qui affecte encore le peuple japonais trouve son origine dans la politique du bakufu, c’est-à-dire la dictature et dans les conséquences de la chute de cette tyrannie. La soumission au pouvoir américain est une forme de restauration de la dictature militaire.

Meiji a vu la restauration de l’empereur mais aussi le sacrifice de la classe samuraï. Je ne trouve rien de grotesque, contrairement à ce que certains peuvent écrire, dans le suicide de Takamori Saigo du clan Satsuma. C’est un geste de désespoir devant ce qu’il faut bien appeler une trahison de l’empereur que lui et ses alliés, dont Sakamoto Ryoma du clan Tosa, avait rétabli.

Décidemment, être un guerrier conquérant, renier ses liens avec Omoto, renier Takeda et son fanatisme guerrier pour y substituer un pseudo amour universel, tout cela pour se sauver et sauver sa création, ce fut la triste histoire, celle que l’on ne raconte pas, d’O Sensei. L’accouche-ment de l’aïkido fut difficile et il n’en fut pas maître. Les deux personnages penchés sur ce berceau étaient de mauvaises fées. Deguchi comme Takeda furent excessivement karmiques pour Ueshiba car ils avaient l’un comme l’autre, accrochés à leurs âmes, les fantômes complémentaires de cette époque pire que le Sengoku Jidaï. Je l’appellerai de manière fantaisiste l’Ankoku Jidaï.
L’aïkido s’est servi pour naître des personnalités troublées de ces trois hommes parce qu’ils étaient à même d’être entendus dans cette période violente. Ils étaient les fantômes héroïques mais surtout complémentaires d’un peuple déchaîné au sens étymologique. Ueshiba Morihei n’aurait pas été le maître fondateur mais l’esclave fondateur de l’aïkido, au sens Hégélien bien sûr.
Peut être qu’en y réfléchissant sous cet éclairage un peu sombre, nous pouvons comprendre quelle est l’origine des luttes fratricides qui ont suivi la disparition d’O Sensei et pourquoi l’aïkido qui devrait être une famille exemplaire en matière d’har-monie et de fraternité est un champ de bataille ou l’immaturité et la violence souvent lâches gouvernent.

Dans la suite de cet article, au prochain numéro, je voudrais montrer que l’on trouve, loin en arrière, dans les siècles les plus marquants du budo et chez des personnages clefs de l’histoire du Japon, toutes les idées dont ces trois lascars géniaux ont été privés par leur temps.

Article paru dans AikidoJournal numéro 27 de septembre 2008

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