La pratique des armes en aikido #1

Ecrit par Aikido.FR le 3 septembre 2007, dans AikidoJournal

Je vais d’abord citer la question à laquelle je dois répondre pour pouvoir sérier mon sujet car je ne peux en assumer qu’une partie.

Horst : « Cette fois-ci, si tu en es d’accord, je te proposerais comme sujet pour ton point de vue un thème que tu as certes déjà abordé « en passant », mais sur lequel nos lecteurs et moi-même nous interrogeons encore et toujours : la pratique des armes en aïkido. Parmi les questions que nous nous posons : la pratique des armes est-elle intrinsèque à celle de l’aïkido, ou le taijutsu se suffit-il ? Qu’apporte vraiment cette pratique ?
Ne vaudrait-il pas mieux pas de pratique des armes du tout plutôt que les lamentables mascarades – plus ou moins inévitables, vu le peu de temps qui leur est consacré et le niveau de la majorité des enseignants – que l’ont voit le plus souvent sous ce nom ?
Le rapport entre aikiken et aikijo et les écoles traditionnelles (koryu) de kenjutsu/kendo (kashima shin, kashima shinto, Yagyu, etc.) et jodo (Shindo muso etc.) ?
Les armes, pourquoi seulement ken, jo et tanto alors que O Sensei en a pratiqué d’autres (bo — cf. Hikitsushi Michio, juken, etc.) »

Aikido Journal

Pour clarifier d’entrée mon point de vue, je commence par citer Kobayashi Hirokazu, mon maître : « La pratique de l’aikiken et de l’aikijo n’est pas une partie de l’aikido, c’est l’aikido ! »
Et il développait : (il ne s’agit plus d’une citation mais d’une relation de ses propos) : avec l’aikitaijutsu, ils constituent les trois éléments indissociables d’un triptyque qui ne livre son sens que lorsqu’il est exposé dans toute son intégrité.
En ce qui concerne les rapports entre l’aikiken, l’aikijo et les écoles traditionnelles citées par Horst, je ne me risquerais pas sur ce terrain. Je ne suis pas historien des arts martiaux et ce que je pourrais dire n’aurait que bien peu d’intérêt pour le lecteur. Je ne parlerais que de ce que je connais un peu, c’est-à-dire l’école Yagyu shinkage ryu et mes rapports implicites avec elle.
Quant à cet autre aspect de la question :
« Pourquoi des maîtres historiques enseignent-ils d’autres armes ? » Probablement parce qu’ils ont vu O Sensei les utiliser ! De combien de photographies disposons-nous sur lesquelles nous pouvons voir notre fondateur manipuler des épieux, des lances, etc. J’en conclus que le passage d’une génération à la suivante est l’occasion de pertes nombreuses qui peuvent expliquer en partie les oppositions de point de vue dans la descendance du maître fondateur,
chacun n’ayant conservé qu’une partie et croyant détenir le tout. Cela devrait nous inciter à nous réunir pour que chacun puisse rendre aux autres ce qui leur manque plutôt que nous combattre en nous accrochant à nos lambeaux de connaissance.

En ce qui concerne le temps consacré à la pratique des armes, je dois préciser que dans mon groupe, c’est au minimum la moitié du temps total et qu’en plus, je donne au moins chaque année deux semaines de stage entièrement consacrées à ce travail.
Enfin, pour ce qui est de la partie la plus délicate de la question : doit-on s’obstiner à pratiquer des techniques dont chacun pourrait s’accorder à dire qu’elles sont sans contenu sérieux et qu’elles n’ont pour objet que de combler le vide que chacun, qui connaît l’existence d’une pratique de ken et de jo en aikido et à qui l’on n’enseigne rien de tel, est censé éprouver. Si tel est vraiment le cas, je réponds bien sûr qu’il vaut mieux ne pas faire perdre leur temps aux pratiquants. Ce n’est ni efficace ni honnête. Je ne dirais rien sur le niveau des enseignants d’autres écoles, je n’ai ni compétence ni droit pour les juger.
Mais la description désespérée faite par Horst à propos de la pratique des armes de l’aïkido ne correspond pas du tout à la situation de notre école. Kobayashi Sensei a toujours enseigné l’aikiken et l’aikijo, avec une précision et une didactique qui ne laisse aucun doute sur le sérieux de cette pratique. La plupart de ses cours comportait une partie consacrée à la base de l’aikitaiso, une partie d’aikitaijutsu et une partie d’aikiken ou d’aikijo, quand il ne
s’agissait pas de l’utilisation du ken « contre » le jo ou inversement. Aikiken et aikijo, dois-je le préciser, n’ont rien à voir avec le kendori, le jodori et a fortiori avec le tanto dori. Il lui arrivait de donner des stages au cours desquels l’on ne pratiquait que les armes. Il considérait le tanto dori, le kendori et le jodori comme faisant partie de l’aiktaijutsu, et aujourd’hui je partage cet avis quand je vois ce qu’impliquent ces pratiques du point de vue gestuelle, contact, timing. Il n’aimait pas le tanto dori et ne l’enseignait quasiment pas. Je dis quasiment parce que de temps à autre, il se servait du tanto pour montrer comment saisir en taijutsu sans se mettre en danger. C’était en particulier le cas de ses démonstrations d’irimi nage (bord cubital devant ou derrière ? les pratiquants sérieux comprendront).
Pour revenir à la question sur les autres armes, juken, épieu etc. Je ne les enseigne pas, tout simplement parce que Kobayashi Sensei ne les enseignait pas et que, par conséquent, je n’y connais rien.

Après ce préambule prudent, revenons donc au coeur du sujet, la trilogie des armes et du corps.

Cette trilogie, le mot n’est pas trop fort, s’exprime dans trois niveaux, un niveau concret s’inscrivant dans une complexité spatiotemporelle, technique, tactique et stratégique, un niveau esthésique et émotionnel, un niveau sémiologique, éthique et esthétique.
Chacune de ces dimensions renvoie à des concepts ayant une résonance traditionnelle, martiale et spirituelle. Je vais entrer dans le détail de chacun de ces niveaux et exposer ces concepts, mais auparavant, je vais prendre un exemple pour clarifier ce préambule.

Le shochikubai que l’on retrouve dans tous les arts traditionnels japonais, renvoie tout à la fois au Zen, en particulier à Dogen, et a de ce fait une dimension spirituelle incontestable. Il nous impose la lecture du shobogenzo et de « La présence au monde » d’autant que les affinités entre Yagyu Munenori et Takuan ne laissent guère de doutes sur les rapports étroits qu’entretiennent le sabre et le bouddhisme zen (voir Heiho kadensho, le sabre de vie Budo éditions) et de même en ce qui concerne Musashi. L’idée de compassion qui apparaît dans l’aïkido et qui jonche la pratique de l’aikiken de repères ayant une incidence stratégique importante ne peut pas être sans lien avec cette tradition. Ueshiba Morihei n’a pas inventé cette idée du budo compassionnel, même s’il l’a mise à la « sauce Omoto ». Il n’est qu’à voir les polémiques autour du terme budo (reportez-vous au numéro 8/9 de la revue
d’étude japonaise Daruma Editions Philippe Picquier) pour comprendre à quel point cette question de l’interprétation de l’idéogramme Budo par « porter les armes » ou bien « arrêter les armes » est ancienne, et comment elle pose le problème de la finalité de l’art martial. Il n’en reste pas moins qu’il a rationalisé cette idée en l’intégrant directement à la technique qui devint le support de l’éthique de l’aïkido, ce qui interdit définitivement tout mélange avec d’autres écoles traditionnelles. Si l’aïkido a franchi un pas dans l’histoire des arts martiaux, c’est celui-ci : la technique est garante de l’éthique, comme la tactique et la stratégie ont une dimension empathique dont le fondement est sensori-émotionnel. C’est-à-dire que l’emploi des armes dans l’aïkido exprime cette idée que les solutions efficaces pour lutter contre notre violence intrinsèque se trouvent dans une structure psychosomatique qu’il
convient de cultiver pour qu’elle soit le moyen privilégié de la relation à autrui, et du même coup, la garantie d’une attitude juste, telle que l’a définie O Sensei, c’est-à-dire qui ne fait pas de vaincu. Le geste d’aikiken et d’aikijo doit s’exprimer directement sur les trois voies, celle du corps, celle du coeur et celle de l’esprit, l’aikiken avec une grande part de stratégie spirituelle, l’aikijo avec une grande part de tactique compassionnelle. C’est ainsi qu’ils complètent le triptyque de l’aïkido, l’aikitaijutsu apportant la technique d’union des énergies physiques et psychiques.

Mais, revenons à l’aspect pratique et faisons un inventaire technique avant d’en venir aux principes ! Et qu’il soit bien établi qu’à compter de cette ligne, quand j’écris aikiken aikijo, il s’agit bien de l’enseignement de Kobayashi Hirokazu et de rien autre. Certains pensent que l’aikiken est constitué de quelques techniques, celles que Kobayashi Sensei montrait assez régulièrement aux cours des stages qu’il dispensait en Europe. Il s’agissait là d’une
ébauche d’enseignement de la base, la partie émergée de l’iceberg. En fait, il me disait en confidence qu’il avait l’impression de devoir recommencer chaque année à zéro car les pratiquants ne travaillaient pas suffisamment entre ses stages, ou bien travaillaient-ils à autre chose. Ceci étant, il m’a transmis vingt et un kihon d’aikiken avec un attaquant de face plus dix ushiro (attaquant derrière). Ces trente et une formes peuvent presque toutes être utilisées en omote et ura, je dis bien presque toutes.
Ensuite, elles constituent une base pour le travail avec deux, trois ou quatre attaquants, ce qui nous amène aux cent huit kihon dont il parlait fréquemment. Ce nombre, bien qu’il ait une valeur symbolique évidente (4 fois 27 soit quatre lunes) est facilement atteint sans y intégrer les pratiques de jo contre ken.

En aikijo, la situation est toute aussi dense.

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