L’expérience et le sacré

Ecrit par Aikido.FR le 8 décembre 2010, dans Textes

SatoriVouloir écrire à propos de l’expérience est un paradoxe. L’expérience est apodictiquement incommunicable. L’expérience est précisément ce que l’on éprouve soi-même, seul ou guidé par un autre. Elle appartient à la conscience en tant que telle. Aucune expérience ne peut avoir lieu sans l’implication de la totalité de l’être, corps-esprit et conscience psychique unis dans un même accomplissement. Tout expérience est l’expérience d’un changement de soi et ne peut se produire hors de la conscience. C’est celle-ci qui est changée, et ainsi, le monde est changé à travers elle. Pour la conscience, il ne peut y avoir d’autre expérience que celle de l’autre en soi. La monade n’a d’autre destinée que celle de s’ouvrir et de se mêler, de disséminer, le chaos est condamné à devenir du conscient connu, c’est-à-dire mémoire.  Toute expérience est un changement de ce qui est et implique obligatoirement plusieurs entités conscientielles. La grande loi de l’interdépendance impose que le changement dans le plus singulier change le monde.  L’expérience est l’instant de toute transformation. Aucune connaissance n’est réelle sans elle. Elle n’a pas de durée. Ses conséquences peuvent en avoir. L’expérience est indissociable de la prise de conscience, du satori (note 1). Ou bien, elle est traumatique. L’expérience est la marche du monde.

La science, dont toute la justification repose sur la répétition possible de l’expérience, est le contraire exact de celle-ci. La science est un point de vue sur le monde qui veut faire l’expérience de soi-même. Ce qui est dit expérience en science est la répétition du connu. La science peut démontrer autant de fois qu’elle le veut que l’eau gèle quand on la refroidit assez. Mais elle ne peut pas démontrer « pourquoi l’eau est ce qu’elle est ».

Parler ou écrire à propos de l’expérience, c’est parler ou écrire à propos de la pensée sur l’expérience. C’est une autre expérience, celle qui consiste à accepter la mission d’écrire  à propos d’un tel sujet, c’est faire l’expérience de sa pensée  sur le dit sujet, pour peu que l’on se livre spontanément, sans a priori, sans références préétablies, sans idées préconçues. Ainsi cet exercice périlleux ne consistera qu’à restituer sans tabou ce que l’expérience pratique, concrète, corporelle m’a permis d’intussusceptionner. Je n’introduis pas ici la terminologie Joussienne par snobisme intellectuel mais parce que son travail sur l’anthropologie du geste fut très éclairant pour moi qui appartient à une pratique issue d’une tradition orale. Il me faut cependant encore mettre en garde le lecteur et insister sur cette différence importante entre l’expérience réelle et  l’expérience conscientielle. L’eau gelait même quand on ne l’avait pas prouvé scientifiquement et même avant que quiconque ne puisse en saisir consciemment les conséquences. Elle gèle encore indifféremment pour les génies et pour les imbéciles.

Ceci étant posé, et avant de faire une autre série d’objections sur le bien fondé d’un tel article, je dois dire que la voie prise au sens de « do » est fondée sur le principe d’auto enseignement, d’autodiscipline, c’est-à-dire de « faire l’expérience personnelle de ». A ce propos, mon maître d’aikido, Kobayashi Hirokazu me disait : « Je n’ai rien à enseigner. Je ne peux que vous proposer des épreuves ». La voie est ce que l’on trouve soi-même et devant les tendances actuelles dont l’ implicite est que l’on doit tout faire pour que l’apprenant puisse accéder au savoir, devant la multiplication des questions sur la pédagogie, devant l’idéologie du  « comment faire entrer la connaissance dans l’autre », je mettrais cette phrase simple qu’il me répétait fréquemment  « Ne perdez pas de vue que je ne vous aiderai jamais ». Bien sûr, quelque soit l’amour que l’on porte à quelqu’un, comment accroître son appétit ? Certainement pas en pré digérant ce qu’il ne veut pas ingérer ? Comment accroître son désir ? Certainement pas en lui offrant ce pour quoi il n’a pas encore éprouvé le manque. La première expérience est celle de manquer. Si l’on désigne la naissance comme un des seuils de la vie, cela commence par le manque d’air qui déclenche la respiration pulmonaire et cela continue par la faim. Celui qui n’est pas né n’est apte à aucune expérience propre. La naissance est l’expérience moitié subie, je dis moitié, car, le reflexe physiologique activé par la conscience biologique, ses sources et ses ramifications, la nature qui défend ses êtres, le  monde qui continue son mouvement de complexification, tous ensemble sont l’auteur de l’initiative qu’ils nous donnent. Notre nourrisson pourrait dire si la parole lui était déjà donnée «  je respire enfin donc je suis enfin » mais pour la parole, il faut attendre l’autre appétit, celui de l’autre et pour cela, l’expérience d’en manquer. Cette initiation faite par la conscience universelle et ses bras biologique et anthropologique doit créer tous les appétits qui feront de notre vie une longue expérience, qui nous feront éprouver le désir sacré.
Ecrire à propos du sacré est au moins aussi paradoxal que je le soulignais à propos de l’expérience. Le sacré est précisément ce que l’on ne peut intégrer. Pour en parler, il faut l’avoir réduit à la dimension d’un objet conscientiel et communiquer ses pensées concernant la relation établie avec cet objet qui n’est plus que l’avatar sacré.  Le risque est de devoir faire un constat d’échec, de citer l’ignoré, de se référer à l’inconnu, de convoquer au festin de l’intelligible l’inconnaissable en faisant l’éloge du renoncement.
L’esthétique d’Edo fondée sur l’iki se résume en trois mots : bitai, l’attirance pour ce que l’on n’est pas et ne sera jamais, l’autre sexe. Ikuji, le courage, l’allant, qui permettait au samurai épris d’une courtisane de s’efforcer constamment à la conquérir, akirame, la résignation et son amertume. Sans ce constat amer que le sujet faisait de l’échec de son entreprise conquérante, la tension vers l’autre n’aurait pu résister à plus d’une tentative. La résignation était le moyen du renouvellement de la passion, de la renaissance du désir. Grâce à cette amertume, l’homme d’Edo pouvait faire la preuve de son courage et sa vie était entièrement auréolée de la beauté de l’iki, cette tension indéfectible vers l’impossible, cette dissymétrie inhérente à toute relation vraie.   
Il en va ainsi du sacré. La vie de l’humain est emplie d’un amour impossible, ce qui lui permet d’intégrer l’inconnu, l’inconnaissable, l’illimité, l’éternel. L’homme assoit ses croyances sur ses angoisses, toutes inséparables de la problématique identitaire. L’altérité est et reste inconnaissable pour la conscience et  lui ouvre ainsi l’accès à la sacralité. On accède conscientiellement à l’altérité par un tour de passe passe qui consiste à dire l’inconnu. Qui sait ce qu’est l’éternité, l’illimité, l’infini spatial, toutes choses qui sont précisément le contraire de la conscience dont les caractéristiques sont d’être ce qu’elle sait, de ne pouvoir fonctionner que dans ses limites, de devoir se spatiotemporaliser pour être. En disant les concepts et feignant de les intégrer, la conscience prend en elle l’inconnu, ce dont elle ne peut faire l’expérience. Ainsi en va-t-il de la sacralité. Nous mettons des mots sur l’insaisissable et exprimons notre besoin de le comprendre sans en faire l’expérience. Cela étant, la conscience fait alors l’expérience inconsciente de l’autre en soi. Tous les mots mis sur le sacré sont de cet ordre : des outils destinés à pallier au manque de l’expérience dans cette relation à un perçu inobjectivable. La fortune des religions de tout bord est fondée sur la peur de l’inconnu. Leur slogan est toujours : nous allons vous dire ce que vous ne savez pas et, sous entendu, ce que vous ne pouvez savoir sans nous. Pour beaucoup, l’expérience du sacré s’arrête là, dans l’amertume et la résignation refoulée.
Or donc, à présent que j’ai pris la posture ridicule de celui qui tente d’expliquer l’inexplicable, je dois y ajouter quelques précautions, en particulier dire ce que je pense être le sacré, différencier clairement sacré, spiritualité et religion.
Est sacré ce qui est inséparable de l’existence humaine. Je ne parle pas là d’identité individuelle mais de ce qui constitue conscience et inconscient anthropologiques, ce qui distingue l’humain de tout et qui le fait être. Ses liens imprescriptibles avec la nature tiennent au fait qu’il est lui-même nature ou plus exactement qu’il est un geste de la nature. Par ailleurs, il est avant tout conscient y compris de ces appartenances. C’est l’unité dans cette double existence, être naturel et être conscientiel qui constitue le sacré. Tout ce qui est humain est marqué au sceau du bilatéralisme joussien, tout ce qui est divin est bilatéral parce que devant s’exprimer dans la conscience humaine. Ainsi la totalité universelle doit se balancer entre l’être (l’inexisté) et l’exister, les obligeant à se produire dans une conscience. Elle doit aussi exister dans la nature et donc dans l’inconscient anthropologique et se révéler par la prise de conscience de ce lien imprescriptible avec celle-ci. La spiritualité est cette posture conscientielle impliquant le corps et le psychisme qui révèle le sacré en tout.
Mais la rouille de « l’algébrose » ronge notre sentiment d’exister. Elle ne pervertit pas seulement nos mots, elle érode nos paradigmes conscientiels, en particulier celui dans lequel l’homme se pense lui-même. Les religions, et plus encore les religions modernes, les religions déguisées dont notre société est gangrénée, je cite sans précautions et de manière non exhaustive , le sport de masse, le star système, la championnite, la thématique inlassablement ressassée du super héros, tout cela a pour objet de colmater les brèches de notre conscience, menacée par l’altérité que la société moderne met en évidence en croisant les cultures, les ethnies, les traditions et légitimer implicitement une forme d’impérialisme pervers, pervers puisqu’il règne par l’inconscient sur les consciences . Ainsi, depuis Hiroshima, l’homme a commencé à croire vraiment à sa toute-puissance et la décadence fait des ravages car elle touche précisément la vie spirituelle. Le fascisme hitlérien avait tenté de détruire l’altérité interne que représentait le peuple juif. Hiroshima n’a pas été la fin de ce processus mais sa sublimation. Le monde entier a cédé à la barbarie, seule victorieuse de cette guerre. Aujourd’hui, la barbarie prend le contrôle de nos vies. Il n’est qu’à prendre l’avion pour s’en rendre compte. Combien de gestes insensés auxquels des millions de personnes sont contraintes chaque jour sous prétexte de sécurité ? Hiroshima a réalisé le projet hitlérien, soumettre le monde à un seul ordre, la terreur. Les humains, tous les humains ont perdu cette guerre. Le retour en force des « religions publiques ou privées » est le moyen « d’enfoncer le clou » dans nos consciences.  
La religion au sens propre est unilatérale, elle est l’anti-sacré car elle veut révéler sa vérité,  tuant le principe divin en voulant le saisir, tuant la vérité en donnant le point de vue pour l’objet. La religion est essentiellement ethnique et culturelle. Elle enferme l’histoire du sacré dans une posture collective, son objectif est l’appropriation par l’ethnicisation. Elle rompt le mouvement spirituel, le balancement de l’être à l’existant, de la nature à l’homme, de l’un au complexe. C’est pourquoi, toutes les religions échouent à interrompre le mouvement de décadence de l’humanité, pire, elles y participent. Ainsi, pour moi, rien de ce qui est religieux n’est spiritualité, rien de ce qui est sacré n’est séparable ni de la nature ni de l’homme. Le corps en particulier n’est pas le siège de l’esprit humain, il est l’esprit, c’est-à-dire, le lieu dans lequel l’univers gestualise. Il est simple de comprendre que nos premiers gestes sont faits par la conscience biologique. Cette main de la nature réunit, divise, construit ce qui devient notre corps. Elle exécute ainsi le geste sacré, le monde parle dans cette gestuelle de l’union et de la séparation, de l’unique cellule à la morula, de celle-ci à l’embryon, de celui-ci à la complexité de la pensée et de la parole humaine. En bonne mère, elle nous enseigne à respirer, à manger, à percevoir, etc.… Nos premiers gestes sont faits par la conscience naturelle, et ses mille bras tels que la conscience anthropologique, les consciences ethniques, claniques, familiales qui font le geste balancé entre l’identité et l’altérité. Pour continuer à être soi, il faut devenir autre. Pour rester un, il faut se diviser. C’est le monde entier qui bouge en elles. Notre ego, notre pensée égocentrique et anthropocentrique doit être combattue par cette idée maîtresse : nous sommes un des gestes de l’univers. Et en nous questionnant de la sorte : combien de gestes sont-ils ainsi faits chaque jour dont nos vies dépendent étroitement sans que nous n’en ayons nullement conscience ? Ainsi, si je dois communiquer le résultat de l’expérience du sacré qui fut la mienne, je dois dire cette simple phrase : l’univers gestualise dans ma conscience comme il l’a fait à ma conception, comme ma mère a fait « mes premiers gestes de ma vie », intra et extra utérine. Je ne redoute pas les gestes du monde, je ne les espère pas, je n’ai aucune intention de devenir. Ma conscience est libérée des gesticulations de mon ego. Ma conscience reste libre des gestes qui sont faits en elle par ce qui est et reste définitivement l’altérité absolue.
Contrairement aux samurai d’Edo, il n’y a dans mon attitude conscientielle aucune amertume car il n’y a aucun renoncement. L’amertume du renoncement provient du désir frustré d’assimiler encore l’autre, de rompre l’attirance qui nous démontre notre incomplétude. Dans l’expérience spirituelle, il ne s’agit pas de renoncer mais d’oublier l’ego. Ainsi, le sacré s’exprime dans sa présence au monde à travers la conscience humaine. Le lecteur pourra m’objecter que j’affirme et me contente d’affirmer. Oui, car j’ai conscience de ne pouvoir parler qu’en mon nom, je ne convoque pas les opinions des autres pour corroborer la mienne, je n’ai ni besoin, ni intention de prouver, je me contente de mon évidence, celle qui s’exprime en moi quand je n’ai nullement la sottise de vouloir contrôler ou même influencer la pensée des autres.
Or donc, si je fais le récit de mon expérience, ne l’entendez pas comme une tentative de démontrer quoi que ce soit par l’explication du chemin parcouru comme l’on valide la solution d’un problème par la preuve de la logique du raisonnement qu’on lui applique. N’entendez pas non plus cela comme un témoignage, je n’ai nullement l’intention de faire comprendre les sentiments éprouvés lors de cette expérience. Ne croyez pas non plus que dans un grand élan altruiste je veuille partager ce que je crois être bon pour moi. Rien de tout cela. Je me livre à cette expérience  pour savoir si dans un tel cadre, « Çà » peut parler, c’est-à-dire si le fait de m’imposer un tel écrit peut devenir vraiment une expérience.
Parler d’expérience impose de parler de soi. Comme je ne prétends pas être  modeste, comme je ne cours pas après l’humilité comme un signe indispensable au revers de mon veston d’enseigneur d’arts martiaux, cela ne me gène guère. Mais que le lecteur peu enclin à entendre ce qui est trop intimement l’autre me fasse le crédit de patienter jusqu’à la conclusion où ma posture prendra une allure plus conforme à celle convenue pour faire des révélations pour lesquelles on attend des myriades d’objections.
Je suis né dans une famille avec une forte identité marquée par des histoires transgénérationnelles complexes et une tradition locorégionale forte. J’ai eu très tôt conscience d’un sentiment d’appartenance et de manière ambigüe, du sentiment d’appartenir aussi à autre chose. Cette conflictualité entre « faire partie de » et le désir impérieux d’aller ailleurs, vers autre chose, a forgé mon intense sentiment d’exister, lequel était perpétuellement nourri d’une énergie produite par la perception semi-consciente des obligations de loyautés contradictoires qui étaient mon pain quotidien. Ceci provoquait chez moi une soif d’apprendre inextinguible. Ma vie était toute dédiée à l’expression d’une curiosité insatiable pour toute forme d’altérité. Il n’est pas d’autre solution dans un tel contexte que d’ouvrir une troisième voie qui est soi, indépendamment de ses appartenances diverses. Mon sentiment d’appartenir à cette famille, à cette tradition s’était transformé en un sentiment d’étouffement et très rapidement, j’ai converti mes désirs d’évasion par la lecture, l’écoute des récits faits par ceux qui avaient voyagé, en ce qui pour moi était l’autre, en une fascination inexplicable, chez l’enfant que j’étais alors, pour une autre culture, celle du Japon. Je ne voulus plus être le témoin, l’auditeur passionné du voyage de l’autre. Je voulais être autre et faire ce voyage. Cela m’a conduit dans un dojo où je me suis jeté à corps perdu dans la pratique de plusieurs disciplines martiales dont l’aikido. Ma préadolescence et mon adolescence ont été entièrement soumises aux exigences de ces pratiques. Cependant, j’ai reconstruit à l’intérieur de l’étude martiale le même sentiment d’appartenance et le même désir d’appartenir encore à autre chose. Ce milieu des arts martiaux, tel que je le vivais, m’étouffa bientôt. Il ne donnait pas vraiment ce qu’au fond j’attendais de la dimension spirituelle. C’est ainsi qu’à dix-neuf ans, j’affirmai de manière objective le besoin impérieux de rencontrer, non pas un maître, mais mon maître. Je ne savais pas alors que ce que je voulais, c’était une rencontre avec l’inaccessible qui orienterait ma conscience vers sa vraie source. Mais, à peine eussé-je formulé cette nécessité, ce désir impérieux, que je fis la rencontre de Kobayashi Hirokazu avec lequel j’allais étudier pendant exactement vingt-cinq ans. Lors de notre première rencontre, j’eus la conviction absolue qu’il était bien celui que je cherchais et il m’invita immédiatement à faire toutes les démonstrations du cours avec lui (note 2). A partir de là, je fus porté par un flux d’énergie considérable. Le petit manuel d'aikidoAucun obstacle, ni matériel, ni financier, ni sentimental, ne pouvait freiner cette relation et le processus d’apprentissage qui s’y jouait. Tout ce qui aurait pu limiter ce parcours était instantanément pulvérisé. J’ai compris alors parfaitement le sens de l’expression : « se donner corps et âme ». Pourtant, les épreuves étaient nombreuses et parfois très dures.  L’entraînement très intense pendant lequel je devais faire uke (note 3) constamment, le maître d’une exigence technique extrême, imposant l’apprentissage d’une gestuelle complexe dans une spatiotemporalité complexe qui ne laissait aucune place à la moindre défaillance, au plus petit écart, une rigueur dans l’application des rituels et dans l’étiquette qui obligeait constamment à une forme d’abnégation. Et puis le travail physique jusqu’à l’épuisement du corps, jusqu’au sentiment de ne plus s’appartenir, de ne plus avoir accès à l’espace naturel de sa vie, au lieu de sa conscience.  Et puis l’expérience de penser en n’ayant plus accès à son corps : j’ai pleuré affamé devant la nourriture qui m’était offerte car je n’avais pas la force de tendre le bras pour la porter à moi.  Mais, mon sentiment d’exister s’était tellement renforcé et la frustration de ne pas trouver d’écho suffisant à celui-ci a complètement disparu. Mon désir d’aller vers une altérité absolue qui puisse faire écho à l’être que je percevais en moi me mit dans l’obligation de faire jaillir de ma conscience et de faire émerger dans ma vie une forme d’altérité incommensurable. Mon appétit de connaissance avait cru au fur et à mesure de cet apprentissage. Ma faim était devenue telle que je ne pouvais plus jamais être rassasié.  Le maître pouvait incarner cet absolu de la connaissance inaccessible à laquelle on ne renonce pas. Il incarnait cela car je l’idéalisais. Je ne sus que bien plus tard qu’idéaliser, c’est avant tout espérer. C’est créer dans la conscience cet outil complexe qui permet d’intégrer le besoin ambigu d’atteindre l’inaccessible en l’incarnant dans l’autre. Le maître supporta stoïquement mes projections  quand je décidai d’aller outre les exigences de la relation, de dépasser les attentes implicites, de la transformer dans ma conscience en une sorte d’idéal transcendantal. En outre, sans m’en rendre compte, je cherchais à prendre la maîtrise de la relation car je subissais cette force qui pousse l’homme à nommer Dieu pour faire face à cette perception directe du sacré dont il est affligé. Mais le maître avait donné la mesure depuis le début. Il disait à qui voulait l’entendre : « Un maître n’est pas un saint, ce n’est pas un exemple, ni un guide. Il est seulement imprévisible ». (Il fut cela pour moi, pendant les vingt cinq années que nous partageâmes et il s’en alla de manière inattendue. Il devint un « homme de non-retour » me laissant encore plus surpris que je ne l’avais jamais été.)  Ce faisant, je m’investissais encore plus et bientôt le problème de la confiance qui avait été jusque là occulté se posa. Il se posa car il pouvait être résolu  J’étais maître de la relation dans un niveau de ma conscience, celui de l’espoir démesuré que je plaçais dans celui que je faisais exister en moi, en fonction de mes besoins psychiques du moment, de mes attentes idéalistes. Là, je faisais ce que je voulais. Mais lui n’offrait aucune prise à cela, mes projections les plus folles n’engendraient chez lui aucune angoisse, aucune réaction. Il était et restait libre, en particulier libre de moi. C’est ainsi qu’il me montra cet espace de l’être qui est inaccessible à l’autre, incorruptible, inaliénable, inattaquable, imprescriptible, indestructible. Cet irrésolu en moi prit soudain la forme que j’avais, chaque fois qu’après l’avoir attaqué, mon corps flottait au dessus des tatami, retournait au sol, et se relevait. Je n’avais aucune emprise sur lui, il ne se densifiait pas sous mes coups mais je laissais la terre et ma propre pesanteur, restais conscient, puis me « rematérialisais ». Je sentis enfin mon esprit parce que le maître ne « conversait qu’avec çà ».

L’aikido est une pratique grâce à laquelle on remodèle son corps. Le corps devient comme une matière, la pâte du boulanger que celui-ci travaille, travaille et retravaille pour que le bois, le feu, l’alchimie, le temps fasse du bon pain. L’on remet son corps entre les mains de l’autre pour que celui-ci le balance entre l’avant – l’arrière, la droite – la gauche, le haut -  le bas et ce faisant transmette la perception du centre organisateur de cet espace. C’est comme le bercement des bras d’une mère dans lesquels Marcel Jousse dit voir l’origine de sa foi et de sa compréhension de la gestuelle rythmo-mélodique des rabbis palestiniens auxquels il se réfère. Mon maître disait lui aussi en parlant de la manière de saisir un adversaire pour l’immobiliser : «  Il faut le bercer comme l’on berce un bébé ». N’oublions pas que nos premiers gestes furent faits par les autres. Dans le ventre de nos mères, nous fumes déplacés, transportés, « il fut digéré et respiré pour nous ». Vivre alors, c’était recevoir, subir. Dans les premiers mois de vie, nous allions là où l’on nous mettait, nous nous découvrions dans les yeux et les paroles des autres. Notre conscience fut créée par les autres et nos premiers mots naquirent sur leurs lèvres. Le premier apprentissage, c’est subir et c’est ce que propose l’aikido à uke. Subir puis imiter les gestes, entendre puis répéter les paroles, recevoir au plus profond de soi ce qu’impose le maître car s’il est tel, il doit imposer au disciple ce qui est inaccessible autrement, ce qui est inatteignable hors du renoncement à soi. L’homme imprévisible disait : « Enseigner, c’est expliquer ce qui ne doit pas être montré, montrer ce qui ne doit pas être expliqué, et imposer ce qui ne doit être ni montré ni expliqué ». Notre prétention stupide à l’individualité et à une pseudo liberté qui l’accompagnerait de fait nous rend aveugles. Nous n’exerçons que la liberté à laquelle nous sommes contraints par notre histoire familiale, culturelle et anthropologique. Nous sommes tellement prisonniers de nos langues et des obligations ethnologiques qui vont avec que nous en arrivons à une conception de la liberté qui se limite à l’opposition à ce qui dérange la monade conscientielle dans laquelle la société de la pensée unique nous enferme, dans laquelle le principe même de la conscience mentale nous confine. L’on nous promet la jouissance éternelle, le droit à celle-ci, la sécurité absolue et le droit à celle-ci et la vie éternelle, vieille rengaine bien connue dont les principaux effets sont pervers : la démocratie est aujourd’hui fondée sur un principe très simple : «  tout ce qui n’est pas obligatoire est interdit » parce que rien n’est plus effrayant que la liberté de l’autre. L’autre est inconnaissable et doit donc de fait être contrôlé par une autorité supérieure pour être ramené au niveau de ce que chacun peut intégrer. C’est le sacré que l’on tue en légiférant constamment. Notre croyance implicite en un noumène de l’ego, renforcée par un système dégénéré, rend inopérant le sacré dont la fonction principale est la préservation de l’altérité. Sans l’autre, nous ne respirerions pas, il est aussi nécessaire à notre conscience que l’oxygène de l’air que nous inspirons. Il est la source, le terrain, et la force du sentiment d’exister. Mais le vrai je est entre soi et le monde et il survient quand l’autre n’est plus motif de peur, source d’angoisse, quand il est en soi.
Heureusement, la nécessité martiale impose une temporalité fondée sur la compréhension immédiate du trop tôt, et du trop tard. Trop tôt et l’on est mort, trop tard et l’on est mort. C’est-à-dire qu’elle exprime un interdit gestuel qui fonde une conscience de la loi. L’instant est le lieu dans lequel se trouvent rassemblées toutes les dimensions de l’espace. L’instant est d’abord un espace conscientiel. La conscience n’est qu’instantanée. Temporalisée, elle est mémoire.  Ainsi, faisant uke pour mon maître, je percevais chaque retard, chaque anticipation, et voyais donc les tensions de ma conscience. Je compris avec mon corps que la liberté ne se conquiert, ne se produit et n’existe que dans la conscience quand celle-ci accepte l’altérité en elle. Certains pourront penser que j’énonce là un poncif mais je dis bien, « j’ai appris dans mon corps » ce qui est autre chose que l’assimilation intellectuelle des théories éculées sur le sujet. J’appris aussi que la rythmique des mots et celle des corps ne font qu’une et que par conséquent, nos paroles sont des gestes parce que nos pensées sont des gestes. J’appris en même temps que ce qui immobilise nos consciences, ce qui interdit nos pensées sont « des gestes qui ne se font pas » parce que certains espaces de nos êtres, marqués par la souffrance, ne peuvent y accueillir le grand gestualisant, le monde. Ces espaces de nous sont silencieux parce que morts. Ils ont été tués par la souffrance, le temps y est arrêté, le mime n’y est plus possible. L’aikido y fait repartir le temps, les ranime, les fait revivre. Je dus l’apprendre vite car il me fallut ajouter à la pratique physique avec le maître la traduction simultanée de ses explications. Il joignait très exactement le geste à la parole, faisant coïncider chaque son avec chaque élément complexe de l’action, mettant l’accent sur le son quand il y avait intensification de l’action, prolongeant le son quand il y avait stabilité de l’action et je devais traduire pendant l’action de combat, simultanément. Ainsi par exemple, pour parler de l’action qui consiste à esquiver un coup de sabre direct, un coup d’estoc, il disait en japonais : « tsuite kitara, kensen wo asoshite ». Pour permettre au lecteur de comprendre cet exemple, je vais détaillée cette simple phrase : tsuite est la forme progressive du verbe tsuku que l’on peut traduire simplement par piquer, frapper droit, directement. C’est le tsuki, coup direct sur un axe longitudinal qui unit l’attaquant et l’attaqué.  Kitara est un subjonctif du verbe kuru, venir. L’on peut traduire par «  Si le tsuki venait ? Si le tsuki vient ? » Je dois dire que je penche pour « venait » car, si il avait eu l’intention de dire exactement «  vient » en généralisant le temps, il aurait pu choisir «  tuski kureba » qui ne laisse aucun doute quant à la temporalité mais introduit un doute quant à la réalité inévitable de cette survenue. Je devrais dire non plus « Si le tsuki venait » mais « le tsuki viendrait-il, alors … » et plus précisément «si un tsuki » et non plus «le tsuki » ce qui au fond est bien différent. Dans les paroles du maître, la survenue du tsuki  et non pas d’un tsuki est une évidence et le tsuki, l’attaque est dans le passé, ce qui est le moyen de l’inscrire dans la durée alors que l’action aiki est dans l’instant. « Kensen » désigne la « ligne des sabres » celle qui unit les deux adversaires.  « Wo » particule désignant le mot qui la précède comme complément d’objet direct. « Asoshite » le verbe « asosu » laisser, quitter, s’éloigner à l’impératif pour souligner l’immédiateté, le temps Bergsonien ou le yuji, le temps-existence de Dogen. Le rythme sur lequel il prononçait les sons était très précis. « Tsuite » en appuyant brièvement sur le « tsui » et en faisant claquer le te pour que l’on sente la soudaineté mais aussi l’augmentation de la concentration d’énergie dans l’action. L’attaque commence dans la conscience et s’exprime dans la réalité du geste. Elle va vers la concentration et cela est aussi vrai dans la représentation qu’elle nécessite. L’idée de l’impact du sabre sur le corps et de la résistance de celui-ci implique une augmentation de la concentration. Ce n’est pas la même chose de traverser l’air et de traverser les chairs. Il y a par conséquent dans cette action conscientielle, donc forcément passée, l’expression du futur. Tous les aspects du présent y sont réunis. « Kensen » était dit distinctement, les deux sons étant équilibrés en intensité et durée. Cette manière d’énoncer isolait un peu le mot du mouvement laryngé général et mettait en évidence l’importance de ce qu’il désignait, un repère spatial sans lequel on n’accède ni à l’espace relationnel, ni à l’autre. Le « wo » se collait à « kensen » avec une tonalité montante captant l’attention des auditeurs et restait un peu en suspension. Disant  « kensen », il mettait en évidence le besoin d’attention qu’il faut pour ne pas réagir à l’action et garder la conscience détachée sans laquelle aucune esquive n’est possible. La conscience ne doit se fixer nulle part pour rendre compte de la réalité. En disant « wo » il marquait l’apogée d’un mouvement de concentration de l’énergie physique et psychique commun à l’attaquant et l’attaqué. La suspension du « wo » indiquait la nécessité d’un relâchement de la tension unissant le corps et la conscience mentale de l’attaqué. Et c’est précisément ce relâchement intérieur qui, répété inconsciemment par  l’attaquant, rend l’esquive efficace. Il serait possible d’entrer davantage dans le détail mais tel n’est pas au fond mon propos. Je veux simplement montrer comment le maître «rythmait » en « gestualisant ». D’ailleurs, il parlait constamment de rythmes et les projetait dans l’espace en disant : « rythmes horizontaux, rythmes verticaux » pour caractériser les techniques.
Kobayashi Sensei m’a rapporté que Ueshiba Morihei, le fondateur de l’aikido, son maître, était connu pour son usage constant d’onomatopées pendant sa pratique. Faisant la technique « irimi nage » qui consiste à faire venir l’attaquant contre soi pour créer une union physique l’amenant à abandonner ses références d’appuis au sol, il énonçait cette phrase sonore qui n’a aucun sens si on l’analyse du point de vue sémantique : « kirikiri pat » (prononcez le « t » final) mais beaucoup de sens du point de vue de la compréhension de la technique. On y perçoit un rythme qui est précieux pour maitriser l’exécution. Et quand il commentait cette technique, il disait : « Prenez votre adversaire sur votre cœur ». Il est intéressant de noter que si le vieux maître avait voulu être compris, il eut pu, sans changer le rythme, employer « kurukuru » qui est la répétition de « venir », ce qui correspond à la situation qui consiste à faire « venir venir » l’attaquant. Mais il ne le faisait pas, soulignant l’importance du son plus que du sens. Le son fait signe comme le geste fait signe, en amont de la conscience mentale.
Ainsi, mon maître fit coïncider le geste et la parole, accomplissant dans le concret ce qui fut un de ces principaux messages : «  le budoka est celui dont les actions et les paroles sont en parfaite cohérence ». Il rejetait les parleurs, ceux pour qui les mots sont faciles et n’engagent pas. Il ne considérait dans la relation que les actes qui étaient notre moyen réel de communication, dans le dojo mais aussi hors du dojo.
Cela étant, pendant les cours, mes paroles devaient être exactement l’ombre des siennes, se déplacer avec les siennes comme les corps, les mains, les pieds, les bassins communiquaient entre eux. Mon pied faisait ce qu’il devait en étroite relation avec le sien, mes bras s’harmonisaient constamment avec les siens, mes yeux suivaient les tracés complexes des parcours qu’opéraient les siens, tout cela semblait bouger indépendamment de nos volontés avec une grande liberté et accomplissait le geste complexe que nous n’aurions jamais pu concevoir indépendamment. Pourtant, la cohérence était telle que le geste semblait parfait pour les spectateurs et les touchait jusqu’à les émouvoir profondément.  Cette complexité et cette liberté étaient possibles parce que chaque élément en mouvement était en relation avec son autre grâce à une conscience que la relation créait et qui n’était ni la mienne, ni la sienne mais bien celle née de ce que nous nous donnions l’un à l’autre. Ni lui, ni moi n’avions la maîtrise de la relation. Elle était abandonnée à un « entre nous » par un « nous » sans intention ni pensée.
Ainsi, j’appris à abandonner mes velléités d’être, mes besoins et mes désirs d’exister. Du bloc de pierre que constituaient mes tensions psychiques inscrites dans mes tensions musculaires, il détachait peu à peu le je dont j’avais le sentiment depuis ma plus petite enfance, un je qui se manifeste indépendamment de toute appartenance. Il est libre comme ma hanche ou mon pied étaient libres car ils n’avaient plus besoin de contrainte pour se sentir reliés à la totalité corporelle. Le corps n’est pas une fraction ou une représentation de l’esprit, il est l’esprit. Dans la nomenclature que j’ai créée pour expliquer les différentes profondeurs de l’identité, je nomme cet « esprit-corps » « je ontologique ». La relation entre maître et disciple nous prépare à cette évidence, car ils font ensemble, en conscience et sans volonté, un geste qui n’est pas seulement commun mais autre que ce dont chacun est capable séparément. Ils sont alors l’espace conscient d’un geste fait par le monde. Le je ontologique produit un sentiment d’exister inconditionnellement et il n’y a ni souffrance ni résignation dans le fait de se remettre entre les mains de l’essentiel pour ni devenir, ni ne pas devenir, ni être, ni commencer à être, ni finir d’être. Au fond, qu’importe être la pâte que l’on cuit ou être le bois qui brûle ou être le feu quand renonçant à tout cela c’est le tout qui est. Si mon expérience avait fait de moi un prêcheur, je vous dirais : « cherchez un maître et laissez-le vous travailler comme le peintre travaille l’ombre, comme le sculpteur travaille l’espace, comme le musicien travaille le temps. Ne cherchez pas à devenir, ni ce que vous êtes, ni ce que vous n’êtes pas. Quand il vous quittera, il vous redonnera la vie ».
Ce que nous sommes individuellement dans nos consciences psychiques n’est que le résultat d’une somme d’interactions passées et présentes dépendantes elles-mêmes de la loi d’interdépendance générale. Ce n’est qu’une représentation de soi conditionnée par une multitude d’éléments. Cela parle de tout, de l’univers mais, en rien de l’être dans lequel cela se produit. La niaiserie qui consiste à croire que nos opinions nous caractérisent ne fait qu’attester d’une immaturité conscientielle qui invalide toute opinion. La première leçon que l’on donne dans un vrai dojo se résume à : «Vous n’êtes un cas particulier que pour vous-mêmes ». Et c’est précisément pour en finir avec cela que les dojo existent. Mon maître disait de l’aikido qu’il est « la voie qui mène à s’oublier » et il ajoutait que l’oubli est le seul traitement possible de l’ego. Lutter contre l’égo, c’est le renforcer. Pourtant cet oubli ouvre le champ à un sentiment d’exister qui n’est conditionné par rien, pas même le devenir de soi, et c’est là, et seulement là, dans le sentiment d’être que je vois le sacré.
A présent, je vais vous raconter quelques anecdotes récentes qui éclaireront peut-être mon propos.
Il y a peu, j’étais assis dans le dojo d’une des plus anciennes et prestigieuses familles de samurai et le maître, ultime descendant de cette famille, me dit après m’avoir fait part de ses craintes quant à l’évolution du Japon et à l’avenir de la tradition dont il est porteur : « Vous êtes la seule personne qui me fait du bien. Quand vous me parlez, vous me réparez ». Et puis cet autre homme, grand universitaire octogénaire : « maître, je souhaiterais devenir votre disciple spirituel ». Et puis ce maître reconnu d’une grande école enseignant une voie différente de la mienne qui, après que nous ayons échangé un regard sans qu’il y ait eu un geste ou une parole, me dit : « maître, je suis prête à recevoir ce que vous voudrez bien m’enseigner ». D’aucuns pourront penser que tout ceci flatte mon ego, ou que j’ai autour de moi une foule d’adorateurs aveugles. Mais mon ego s’en moque, il n’est pas concerné. Je ne suis pas assez naïf pour croire que ces gens là s’adressent au petit garçon né dans sa campagne, ni au jeune adolescent fou d’arts martiaux, ni à l’adulte complètement investi dans sa pratique et dans sa relation avec son maître ni à aucune des instances qui ont bien pu se bâtir face à la voie, pas même le professeur d’aikido muri par le temps et les milliers de répétitions. Ils parlent au sentiment d’être, ils parlent à la profondeur à laquelle il n’y a plus d’ego. Je ne suis ni flatté, ni touché, ni bouleversé, ni dérangé par ces demandes. J’ai juste le sentiment d’exister au-delà. La « présence au monde » produit « la pensée du tréfonds de la non-pensée » (note 4). La présence au mondeLe reflet de la lune dans l’eau de la mare est exactement conforme à la lune mais il n’est pas la lune. Je ne suis pas affecté, ni effrayé, ni flatté de devoir guider ces gens. Je sais ce que je suis, l’eau de la mare dans laquelle ils voient leur je ontologique. Ils voient l’expérience que nous avons faite ensemble, le maître et moi. Quand je me suis remis entre les mains de mon maître, je n’avais pas encore compris le sens de cette phrase qu’il répétait inlassablement : « nos mains ne nous appartiennent pas, elles appartiennent au monde ». Pour les plus récalcitrants des lecteurs qui pourraient objecter : « ces gens-là savaient que vous étiez un maître d’arts martiaux reconnu et donc etc.… », Je fais le récit de cette dernière anecdote. J’étais récemment assis dans le bar du Nara Hôtel, lieu imprégné d’histoire du Japon, témoignage vivant de la profondeur de l’âme japonaise. J’étais seul en train de boire un macha glacé quand sont entrées plusieurs dizaines de personnes en grande tenue de cérémonie. Elles accompagnaient un couple de mariés venus dans ce lieu de référence pour célébrer leur union. Ils eurent besoin de presque tous les sièges dont disposait le bar pour s’installer mais comme tout japonais bien éduqué l’aurait fait, ils furent attentifs à laisser autour de moi suffisamment de place pour que je ne sois pas impliqué involontairement dans leur réunion ou incommodé par leur présence. La mariée était vêtue à la mode traditionnelle shinto et certains aori (note 5) portaient les armoiries de grandes familles. aoriBien que nombreux et joyeux, ils étaient discrets et attentifs à ne pas me déranger. Après environ une heure, la mariée se leva et vint vers moi, s’inclina profondément et me dit avec beaucoup de retenue : « excusez moi de vous importuner monsieur mais j’ai perçu votre esprit et je voudrais vous remercier de ce que votre présence rehausse mon mariage » puis elle me tendit un bouquet de fleurs. Je ne sus répondre que : « merci » mais c’était merci pour les fleurs et seulement cela. Quand ils partirent, chaque invité vint s’incliner devant moi et me remercier. Il faudrait que je sois fou pour croire qu’ils s’inclinaient devant moi, ce serait comme si l’eau se prenait pour la lune, comme si le pain se prenait pour le goût de l’homme, comme si la lune prétendait exister par et pour elle-même. Mais je puis dire à la longue file d’enseignants qui m’ont précédé, à mon maître, à son maître et à tous ceux qui ont porté un arme depuis l’aube de l’humanité et ont payé de leur vie la connaissance qu’ils nous ont transmise: « merci de m’avoir assignée une tâche car à présent mon profond sentiment d’être sait où se refléter ».

Texte de Cognard Shihan

 

1 : Mot emprunté au bouddhisme zen qui désigne l’expérience de prise de conscience soudaine. (retour)
2 : J’ai raconté dans le détail et de nombreuses fois l’histoire de cette rencontre. Voir « Le corps conscient » Dervy, « Le petit manuel d’aikido » Centon édition et « Le disciple » Dervy. (retour)
3 : Uke de « ukeru « recevoir, en aikido, celui qui exécute les démonstrations avec le maître et donc, « reçoit les gestes ». (retour)
4 : Références à Dogen. Voir son ouvrage « La présence au monde » Edition Le promeneur. (retour)
5 : Veste de cérémonie que l’on porte associé au hakama, le pantalon traditionnel de la noblesse japonaise. (retour)

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