AikidoJournal numéro 26

Ecrit par Aikido.FR le 3 avril 2008, dans AikidoJournal

Article paru dans AikidoJournal numéro 26 de avril 2008

J’ai eu l’honneur d’être sollicité dans le cadre des manifestations officielles au Japon commémorant le cent cinquantième anniversaire de l’amitié franco-japonaise. J’allais au Japon pour donner un stage d’aïkido et j’ai donc accepté de tenir une conférence sur « le budo et l’esprit français ». Je retransmets ici une partie de cette conférence. Le lecteur que cela intéresse pourra lire l’intégralité sur notre site web (www.3aikido.org). Je m’adresse bien sûr à un public de Japonais. Je parlais de l’expérience de la relation avec Maître Kobayashi et j’arrive donc à ce point :
« Il a donné sens à mes questions. C’est cette relation qui m’a permis de comprendre ce qu’est la voie et ce qu’est la maîtrise. Je veux donc vous parler des valeurs que j’ai reçues, que j’ai étalonnées en moi, celles que je protège, que je défends et diffuse partout dans le monde. Car en effet, je me rends dans tous les pays d’Europe mais aussi en Afrique, en Inde, en Indonésie pour parler de votre culture, de l’amour que j’ai pour vous, peuple japonais, de la grandeur de l’âme japonaise. Ma position intellectuelle correspond à l’éthique de ma voie. Elle est dialectique et présente avant tout comme argument la nécessité du budo comme gardien d’une réalité nous protégeant des abus dus à la croyance inconsciente en la toute puissance qui affecte l’homme moderne occidental. En effet, son désir d’immortalité est contrecarré par l’évidence de la mortalité que véhiculent les budo. Cette nécessité martiale ne va pas sans l’investissement dans une éthique fondamentalement non-violente. Ces valeurs sont universelles et touchent toutes les cultures car elles portent sur ce point très sensible dans le monde entier, la violence.

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Que j’enseigne à Delhi, à Stockholm, à Catania, à Ouagadougou, Tamanrasset, Paris ou Saint-Pétersbourg, les problèmes soulevés par les hommes sont les mêmes : les violences qui leur sont faites, volontairement ou involontairement et les violences qu’ils ne peuvent s’empêcher de faire aux autres, ce que je résume en une question : Quel est ce mal que nous nous faisons ? Je le répète : mes réponses se trouvent dans ses valeurs que le Japon a su élaborer au fil du temps à travers le budo. Bien sûr, je connais les craintes que les arts martiaux peuvent provoquer, avec le spectre de la deuxième guerre mondiale mais, l’amalgame historique entre militarisme et budo ne résiste pas à un examen sérieux. Les budo sont nés sous l’influence du bouddhisme, religion prônant la paix comme mode de vie, rejetant toute violence. Les conversations entre Takuan, Yagyu Munenori et Tokugawa Iemitsu ne sont pas anecdotiques. Elles laissent entrevoir une évolution du bujutsu vers le budo et les grands fondateurs de la fin du 19e siècle comme par exemple Kano Jigoro, Funakoshi Gishin qui avaient déclaré les buts éducatifs de leurs arts recueillaient en fait les fruits d’une longue maturation. Ueshiba Morihei se fit le champion de la non violence, surtout vers la fin de sa vie et ses idées influencèrent d’autres grands budoka, précisément parce qu’elles existaient déjà en eux. Je veux en venir à ce point : toute réflexion sérieuse sur la violence n’excluant pas a priori la martialité ne peut conduire à un autre point de vue que le bien fondé de la non-violence. Inversement, l’évacuation de la dimension martiale d’une société ne peut conduire qu’à la perte du principe de réalité, aux sentiments de toute puissance et donc à l’obligation du développement de la violence.Il y a donc deux questions qui se profilent derrière ces affirmations et que je vais traiter. La première peut sembler abrupte mais je pense qu’il faut la poser : A quoi sert la violence ?

La seconde en découle simplement : comment y remédier ?

Cependant, avant d’entrer dans cette argumentation, je veux en finir avec le fanatisme et le militarisme qui peuvent constituer un obstacle à notre réflexion quant à cette dimension humaniste que véhicule le budo et dont le monde a besoin.

Militarisme et budo

Le militarisme dépersonnalise les conflits quand le budo met en exergue ses causes profondes. Le militarisme déresponsabilise le soldat quand le budo responsabilise le budoka.
Le militarisme réduit la dimension personnelle à presque rien alors que le budo développe l’être individuel.

Le militarisme fait taire les consciences alors que le budo les éveille.
Le militarisme contraint, interdit, oblige alors que le budo respecte, propose et libère. Le budo incite à l’engagement personnel en toute conscience.

Le militarisme conduit à faire peu de cas de la vie humaine et sacrifie facilement les combattants des deux camps. Le budo est au service de la vie humaine, celle des hommes de tout bord.

Le militarisme ne peut voir l’ennemi ailleurs qu’en face de soi. Le budo montre qu’il peut être en soi, et que le véritable ennemi est ce qui fait que nous nous opposons.

Le fanatisme fait de toute altérité un ennemi. Le budoka n’est jamais fanatique car il sait que toute vérité n’est qu’un point de vue sur le monde et qu’il vit aussi en l’autre.

Le fanatisme interdit tout discernement, comme le militarisme interdit tout esprit critique alors que le budo se fonde sur cela. Le fanatisme prétend à une victoire sur l’autre, en employant n’importe quels moyens. Le budo tend vers une victoire sur soi, en définissant ses moyens à partir d’une éthique fondée sur le respect de l’autre.
Je pourrais continuer ainsi pendant des heures. L’amalgame entre militarisme fanatique et budo avait peut être des fondements sociologiques et historiques. Il exprimait peut être les réminiscences d’une société de caste, ces derniers soubresauts. Mais, quel pays n’a pas été l’otage de son histoire ? Tous les peuples ont connu cela et je commence par balayer devant ma porte : On parle beaucoup de la révolution française mais assez peu de la terreur, de la restauration, de l’agression du monde entier ou presque par Bonaparte. On cite facilement les hauts faits de la Résistance française lors de la Seconde Guerre mondiale mais assez peu, les exploits douteux de la collaboration. Il n’y a jamais eu autant de résistants qu’après la Libération. La guerre est l’expression d’une violence groupale. Elle produit le pire, sollicite en l’homme le pire, se fonde et se développe par et pour le pire. La guerre, c’est la sublimation du mal dans n’importe quelles conditions. C’est pourquoi, je dois à présent en revenir à ma question :

A quoi sert la violence ?

La violence est la culture la mieux partagée par l’humanité, celle qui appartient à tous et dans laquelle chacun trouve une partie de son identité. Quand on ne se perçoit plus individuellement, on a recours à la violence pour recréer le lien avec soi. Quand on ne se perçoit plus collectivement, on a recours à la violence pour recréer le lien avec l’autre. Ce sont ces réflexes qui légitiment les violences défensives et la violence institutionnelle.

La violence est le seul lien qui maintienne la cohésion du monde quand il n’y a pas de conscience du lien. Elle répond à une obligation de loyauté qui naît de notre appartenance consciente ou inconsciente à l’humanité et à la nature et au fait qu’une part de notre identité se fonde dans le groupe humain et son histoire.
Demander à quoi sert la violence, c’est comprendre que la vie s’exprime sur le mode du conflit. C’est accepter de voir qu’elle se produit toujours quand les forces conflictuelles en présence se déséquilibrent et ne peuvent plus assurer la cohésion des entités concernées. C’est accepter l’idée que notre histoire n’est pas glorieuse et observer nos carences éthiques au cours de celle-ci. C’est ne pas en faire le déni et dès lors, si nous réprouvons vraiment la violence, devenir responsable et tout mettre en oeuvre pour trouver d’autres solutions.

Ce sont souvent des violences justifiées et valorisées a posteriori qui imposent une interprétation de l’histoire et du monde dans laquelle l’individu se reconnaît et se trouve forcé d’intégrer la violence comme une part normale de lui-même.

Les budo et l’aïkido en particulier refusent cela car ils se fondent sur une dimension humaine incluant le conflit comme créateur. Or, précisément, c’est la conscience de notre mortalité qui pose des limites à nos êtres, celles-là même qui maintiennent en équilibre les forces conflictuelles desquelles notre vie dépend. Le rituel martial est propice à l’intégration de notre finitude, à sa symbolisation. Deux aspects du budo favorisent cette symbolisation de la violence.

D’une part, les gestes répétés d’attaque, de combat et de mise à mort symbolique sont un véritable rituel permettant l’intégration de la violence et de la mortalité de l’être.
D’autre part, le budo produit des règles qui permettent la triangulation des adversaires avec un ennemi commun, une sorte d’altérité ennemie qui supporte la partie noire des protagonistes.

Que nous propose l’aïkido ?

L’aïkido n’est pas un moyen de contraindre l’autre gentiment, grâce à une supériorité technique ou de conscience. Je crois que si cela était, l’aïkido ne serait qu’un moyen de guerre sophistiqué. En aïkido, il n’est pas question de défense. Il y a lieu de chercher ailleurs, dans une dimension intérieure, conscientielle et par conséquent symbolique, sa dimension pacifique. Dit autrement, il ne s’agit pas de contenir la violence de l’autre mais bien de se poser la question de la sienne.

Je dois d’abord revenir sur la façon même dont l’aïkido se dit. Il n’est en effet pas simple d’assumer l’importante contradiction exprimée dans « art martial non violent ». J’aime à en débattre car l’énoncé même contient une dimension dialectique passionnante. Il pose la question de la guerre et de la paix dans un cadre de référence qui n’est pas le face à face d’idées diamétralement opposées auquel notre culture nous a assujettis, celui-là même qui conduit certains à la vision réductrice attaque défense avec l’a priori de la légitimité de la défense. Au contraire, cet art de guerre pacifique porte son propre paradigme qui interdit toute vision simpliste et oblige tout un chacun à se confronter à ses propres contradictions, en particulier à constater son errance entre son désir de paix, de lien, d’empathie, et la spontanéité de sa violence et de ses besoins d’exercer du pouvoir sur l’autre. L’idée d’associer martialité et non violence n’est pas nouvelle.

« Déjà, dans l’ère de Kamakura, on vénérait le Maître Masamune, artiste réputé dans la fabrication des épées. Son disciple, Muramasa fabriquait lui aussi des épées au tranchant incomparable. On les reconnaissait en les plantant dans un cours d’eau. Le fil en était tel que les feuilles mortes se coupaient d’ellesmêmes en le heurtant. Mais il ne put jamais imiter son maître, Masamune. Les lames de Masamune étaient forgées de telle façon que, placées dans le même courant, les feuilles ne heurtaient pas la lame, pourtant finement tranchante, mais se détournaient d’elles en l’approchant. La lame de Masamune, symbole de la pureté, de la droiture, de la loyauté et de la décision, était aussi conçue pour la paix et la non-violence ! »

Qui mieux que ceux qui tenaient les armes tous les jours de leur vie auraient été à même de penser la paix ? Quand O Sensei disait « le conflit est créateur », il réglait cette apparente contradiction. Art martial pour traduire simplement budo signifie que nous nous référons à un principe guerrier. Nous intégrons le fait qu’il existe une dimension conflictuelle qui risque de déboucher sur de la violence et nous appliquons dans ce contexte des principes guerriers qui sont tout simplement l’expression du principe de réalité. Nous ne dénions pas la violence, nous ne tendons pas l’autre joue, nous ne restons pas dans la passivité devant elle. Nous appliquons un processus technique qui répond de manière effective à la situation de violence. Non violent introduit une dimension éthique indissociable de ce qu’est l’aïkido. Celui qui renonce à cette éthique renonce en même temps à l’aïkido. Ainsi, l’énoncé art martial non violent est l’affirmation d’un principe selon lequel il n’y a pas d’incompatibilité entre la martialité d’un côté et la non violence de l’autre, et que c’est par la dimension éthique que l’on parvient à résoudre cette apparente contradiction.

Il existe une attitude intérieure fondée sur une éthique qui peut faire naître une véritable culture non violente et cela implique ce que je nomme une culture de l’autre.

O Sensei en a eu la vision. Il a donné à  l’aïkido la dimension d’une culture universelle et pour ce faire, il s’est appuyé sur le corps. L’intercorporalité est obligatoirement interculturelle. En rapprochant la culture de l’humain de sa dimension corporelle, il diminue l’influence de l’histoire violente sur les interactions entre les hommes. En augmentant la dimension naturelle, il se situe dans un champ conceptuel et émotionnel de la chair, et la chair palpite à l’unisson et ne produit pas de rupture. »

J’expose ensuite des idées qui ont déjà fait l’objet d’un article dans AïkidoJournal, en particulier les rapports entre la conscience psychique et les autres consciences et je reviens sur la question de l’identité puis l’éthique de l’aïkido. J’en viens ensuite à poser la question de la culture japonaise d’aujourd’hui, de ses rapports avec l’âme japonaise traditionnelle et des apports que le japon peut faire au reste du monde, pour peu que les Japonais sortent de la culpabilité liée à la deuxième guerre mondiale et que le reste du monde arrête de voir ce pays à travers des clichés d’anthropologie de bazar.

Le Japon traditionnel et le Japon moderne

J’entends souvent opposer deux aspects du Japon, la tradition et la modernité. C’est le fait de Japonais mais aussi d’Occidentaux. Derrière cette division entre traditionnel et moderne, j’entends l’implicite : « Avant et après la Deuxième Guerre mondiale ». Je ne crois pas que celle-ci ait été un tournant si important. Je ne crois pas à la force, à la violence et je ne leur prête aucune vertu. La violence ne produit rien d’autre que la violence, et jamais la conscience. Si le japon moderne est pacifique, c’est qu’il a su puiser dans son passé les moyens de son évolution. Le Japon traditionnel avait posé les questions auxquelles le Japon moderne répond. Je trouve dans le Japon moderne plus de respect mutuel, plus de politesse, plus d’attention aux autres et de noblesse d’esprit que dans n’importe quel autre pays du monde. Le Japon moderne a su garder les valeurs les plus grandes, les plus nobles, l’âme japonaise, celle là même qui l’a fait vivre durant des siècles. Si le peuple japonais est si résolument tourné vers la paix, c’est parce que cette question a été posée depuis bien longtemps dans sa dimension intérieure, dans sa dimension spirituelle. L’harmonie, la rencontre, l’union, l’amour entre les êtres sont indispensables à la paix intérieure, car sans cela, l’individu est une illusion. Il n’existe aucune identité isolée. Être humain, c’est se doter d’une éthique profonde, solide, durable qui définit :
Comment être avec soi ? Comment être avec les autres ? Comment être au regard du monde ? Nous ne sommes que lorsque nous nous relions.
Les japonais savent particulièrement bien se relier. De l’extérieur, avec un point de vue occidental, certains raillent la discipline japonaise, mais ils ignorent que la discipline répond à comment être avec soi, d’autres peuvent trouver que l’étiquette est trop forte, qu’elle contraint trop les individus mais ils ignorent que l’étiquette répond à ce «comment être avec les autres ». Certains discutent du bien fondé de toute hiérarchie mais ils ignorent que sans elle, aucune harmonie n’est possible. Enfin, d’aucuns pourraient s’étonner de la présence quasi animiste de la religion dans la vie japonaise et du syncrétisme religieux qui a cours. Mais ils ignorent que les rituels nous unissent au monde. Ils ignorent que ce qu’ils critiquent est ce qui leur manque pour vivre en paix.

Hiérarchie, discipline, étiquette, rituel appartiennent au budo depuis l’origine de ceux-ci. Ils unissent le Japon traditionnel au Japon moderne.
La seule idée de valeur implique l’intégration d’une hiérarchie.

La discipline répond au besoin qu’a la conscience de se contenir sans quoi l’identité est diffuse, fractionnée, incertaine. C’est le premier pas vers la non-violence qui consiste à poser des limites à ses actes.

L’étiquette fait trianguler les forces conflictuelles inhérentes à toutes relations.
C’est le second pas vers la non-violence.
Le rituel permet de symboliser l’autre en soi, c’est-à-dire de donner une place à l’altérité en soi sans se sentir divisé ou menacé de division. Cela élimine toute cause de violence.
Grâce à ces trois modes d’observation de soi et d’auto éducation, l’homme n’éprouve plus de doute quant à soi, sa réalité, sa substance, ses appartenances.

Ses loyautés diverses, souvent inconscientes, ne sont plus contradictoires. Il n’est plus face à des obligations incompatibles. Il n’est donc plus enclin à la violence.

Quand certains disent que la société japonaise est restée martiale, ils ont raison et c’est un bien. C’est en cela que le Japon peut apporter les bienfaits de son expérience spirituelle collective au monde entier qui en a bien besoin.

Pour conclure, je vais m’autoriser à donner un point de vue personnel sur une histoire qui vous appartient et qui a une importance symbolique très grande, celle des 47 ronin. Les 47 ronin appartiennent aux clans et sont reliés à celui-ci au point que l’affront et l’injustice commise contre le prince Asano Naganori les affectent tous.

La fonction symbolique de représentation du groupe qui échoit au prince pourrait expliquer que chacun se sente touché personnellement. Cela suffirait à en faire des héros et ce serait une vengeance comme une autre, une guerre à petite échelle. Mais, lorsque le stratagème de l’abjuration est organisé par Kuranosuke Oishi, chacun croit à une trahison de leurs chefs et de ses conjurés mais, chacun persiste isolément dans son engagement. Aucun ne renonce, bien qu’ils croient tous au renoncement de tous les autres. Bien que chacun pense être seul à agir de la sorte, il se relie au clan dans un geste tout à fait individuel. Le serment initial est une façon de revendiquer l’appartenance au clan et donc la part d’identité qui va avec. Que chacun renouvelle son serment au prix de sa vie, la mort étant la seule perspective possible dans ce cas, se reliant ainsi volontairement, signifie bien autre chose. C’est un lien créé par le sujet lui-même dont la dimension spirituelle est indiscutable car il implique que dès lors, ledit sujet produise lui-même son identité. Le clan était composé d’hommes, à présent chaque homme est individuellement le clan. D’où l’importance symbolique de Terasaka Kichiemon. Il survit parce que ce qui est signifié, c’est l’importance de l’unicité dans la dimension spirituelle qu’implique l‘identité.

C’est cela qui fait de cette histoire un fondement exceptionnel pour réfléchir à la question de la loyauté et de la spiritualité.
La loyauté, tant qu’elle est inconsciente est obligatoire. Elle produit de l’attachement et donc de la souffrance. Quand elle est intégrée, symbolisée, elle libère et donne à l’homme sa vraie dimension spirituelle.

Les arts martiaux ne développent pas la rivalité, la compétition, l’opposition entre les hommes. Au contraire, ils créent les liens nécessaires pour que chacun puisse prendre l’autre en soi, pour que notre monde devienne vraiment une fraternité. Le peuple japonais est devenu un peuple de guerriers pacifiques.
Le plus bel exemple de guerrier pacifique que j’ai vu, à part Kobayashi Sensei, c’était mon très cher et regretté ami, Maître Tanaka. Il était tout aussi passionné d’aïkiken que de calligraphie. Il ne manquait jamais un de mes cours quand il était chez nous. Il me questionnait constamment sur la stratégie, la tactique, la technique. Il approchait toute personne en montrant un très grand respect, avait une compassion immense, et s’exprimait toujours avec modération. Il n’y avait plus d’ego dans cet homme, que de l’amour pour les autres. Il m’a impressionné, je souhaite que son sens de l’autre me pénètre. Il avait compris et transmettait avec patience et justesse. Qu’ainsi un homme puisse inspirer un autre homme, c’est une merveille. Ce que j’ai reçu de Tanaka Sensei et de Kobayashi Sensei, bien que nos histoires soient très différentes, me confirme dans ma volonté de transmettre au monde ce que le Japon a dit à travers son histoire et que le budo véhicule si bien. Qu’un peuple puisse en inspirer de nombreux autres et transmettre son expérience spirituelle est une réalité à laquelle nous sommes conviés, vous Japonais et nous, Français.

J’ai fait un rêve merveilleux, j’ai rêvé que la Loire, le fleuve au bord duquel je suis né, coulait dans la Yodogawa. Maître Kobayashi m’avait dit désirer mourir en France (il pensait qu’ainsi il pourrait y renaître) Maître Tanaka a demandé que ces cendres soient dispersées dans la Kamogawa et dans la Saône.
Je dois à ces deux maîtres d’avoir mis en moi une partie d’eux et ce faisant, un bout de cette âme japonaise grâce à laquelle j’ai pu atteindre mon esprit, être loyal aux miens et me lier à vous au point de me sentir des vôtres. »

J’ai parlé lors de la réception qui eut lieu après cette conférence à des auditeurs qui m’ont dit avoir pleuré en m’écoutant. Quand je les interrogeai pour en connaître les raisons, ils me dirent avoir pris la dimension de ce qu’eux Japonais, avaient commencé à perdre d’essentiel, une part de cette âme japonaise indissociable du budo, substance même de leur identité.

Article paru dans AikidoJournal numéro 26 de avril 2008

 

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