AikidoJournal numéro 25

Ecrit par Aikido.FR le 6 janvier 2008, dans AikidoJournal

Article paru dans AikidoJournal numéro 25 de janvier 2008

Mon maître est le fils spirituel du fondateur, il est le plus fort, il a raison sur tout, et concluez donc ce que je peux être, moi son fils unique, son disciple absolu. Il conviendrait pour être complet d’ajouter « Mon Papa est le plus grand, le plus fort et moi, j’ai la plus grosse ».

Ce discours que l’on entend si souvent dans le milieu de l’aikido ne serait rien d’autre que l’expression d’une conscience infantile enfermée dans un corps d’adulte s’il n’aboutissait pas à l’agression des autres maîtres, des autres écoles, des autres disciples de son propre maître. Les exemples ne manquent pas et il n’est qu’à aller sur certains sites de chat pour voir à quel point certains n’hésitent pas à discréditer, insulter, caricaturer, juger du haut de leurs cinq ans d’âge mental et de leurs quelques années de pratique des enseignants qui ont consacré leur vie à la voie dans laquelle ils débutent. Ils ne pourraient se comporter ainsi s’ils ne se faisaient pas l’écho de leurs soi-disant maîtres, s’ils ne reprenaient pas des discours entendus, s’il n’existait pas dans le milieu même de l’aikido cette tendance à se dire le centre du monde, à se mettre en avant comme le détenteur de la vérité, dit autrement, s’il n’existait de pseudo maîtres dont la caractéristique principale est l’immaturité.  

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L’immaturité caractérisant les sentiments de toute-puissance est indissociable des doutes les plus profonds quant à sa propre identité. Ce désir d’être en face du maître absolu caractérise le besoin d’un père symbolique dans un monde où il n’existe pas encore d’hommes. Cette stagnation dans la toutepuissance traduit la dépendance au confusionnel enfant mère et à sa caractéristique principale d’être un monde en soi, une totalité. Cet état de la conscience est assorti d’une pensée basée sur l’absence de perception de l’altérité, l’inaccessibilité à la différence, l’intolérance et le désir de violence contre tout ce qui peut introduire de l’autre dans le système. Ce qui manque à cette histoire, c’est la triangulation que seul le père peut donner. Dans cette attitude qui consiste à fantasmer le maître absolu existe la volonté inconsciente d’intégrer ce maître dans la fusion symbiotique. Il ne s’agit pas de la création d’un père mais de la destruction du risque de manifestation d’une altérité en l’intégrant à un absolu. Entre l’élève qui se rebelle contre la règle, l’étiquette, et celui qui s’ingénie à les respecter à outrance, il n’y a qu’une différence de méthode. Dans la soumission totale à la loi du maître se joue la transformation de celui-ci en une mère, la seule représentation de puissance, le seul être qui puisse signifier à la fois l’autre et le soi. Dans le même temps, l’agression de tout ce qui n’est pas l’expression de cette totalité univoque montre à quel point tout ce qui n’est pas le système est étrangement inquiétant au sens freudien. La question qui se profile derrière ce constat est donc : l’aikido, parce qu’il se déclare non-violent et parce qu’il ne propose pas de compétition, ne serait-il pas le refuge idéal de tous les immatures qui ne peuvent pas prendre le risque d’une confrontation réelle ? Je répondrai en partie à cette question en en posant une seconde : l’aikido, parce qu’il reprend le développement au stade de la manipulation du corps et parce qu’il interdit de faire de l’autre son objet, ne serait-il pas l’outil le plus propice pour sortir de l’ornière dans laquelle ils sont les êtres immatures en question ? Ainsi, serait-il d’ores et déjà facile de conclure que les ânes remontent à la source parce qu’ils ont soif et qu’il y a de l’eau.

Dans l’évolution normale de l’être humain, le fait que le père et la mère démontrent l’existence d’une relation entre eux dont l’enfant est exclu prouve à celui-ci qu’il n’est pas la mère. C’est un élément important dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler la castration orale et qui conduit à la symbolisation du père. Grâce à elle, l’autre n’est plus systématiquement l’ennemi et cela fonde une possible dialectique relationnelle. La castration anale qui doit suivre est alors possible parce que l’émergence d’un père symbolique permet la mise à distance de ce qui n’est pas soi en soi. L’analité est convertie en désir d’action et de projection de soi dans un autre espace, dans l’avenir, dans un autre soi. C’est le point de départ de la fondation d’un psychisme équilibré, c’est-à-dire une conscience ayant accès à la complexité. L’interdiction de l’inceste permet la castration oedipienne, c’est-à-dire l’intégration profonde de l’interdiction d’accumuler du même, soit implicitement l’amalgame entre le maître tout puissant et soi.

J’ai longuement écrit sur le sujet de la pathologie des transmissions dans l’aikido. Les transmissions se font mal quand les générations ne sont pas suffisamment indépendantes les unes des autres. Il est évident que l’image du maître d’arts martiaux, encore plus peut-être celle du maître d’aikido, peut être très anxiogène, voire même pathogène pour l’élève immature qui arrive dans ce milieu. En effet, elle concentre tous les pouvoirs : chef de guerre, donc pouvoir de donner la mort, médecin – chamane et pouvoir de vie et de mort, prêtre et pouvoir sur l’audelà. Le mysticisme, les mystifications dont les maîtres historiques ont fait l’objet, ajoutent à cette image dont la caractéristique principale est bien celle de la mère toute-puissante. Ainsi donc, l’on peut comprendre pourquoi les générations d’aikidoka n’arrivent pas à passer, à se détacher les unes des autres. Les images soutenues par chaque maître sont trop fortes. Elles obsèdent les élèves au point de créer de véritables névroses. Sil n’y a pas de la part des maîtres un effort pour revenir sur un terrain plus rationnel et un véritable travail de modération de soi et de relativisation de leurs images, les relations avec les élèves et a fortiori ceux qui se définissent comme des disciples sont extrêmement angoissantes et ne peuvent conduire à autre chose que l’hypertrophie de la représentation de soi, de sa maîtrise, de son ego.
Les élèves ont alors beau jeu d’imiter le maître et ainsi les deux partenaires de ce système pathologique ne font que se renforcer réciproquement.

La triangulation doit être produite par le maître lui-même qui doit faire l’effort de sortir de ce système dualiste et replacer l’élève dans la relation à la voie. Mon expérience auprès de mon maître fut la suivante. Enfant, l’aikido m’a permis de faire trianguler mon milieu familial, culturel et social avec une autre civilisation et je puis dire que j’ai pratiqué en quelque sorte pour me sauver. Ma rencontre avec Kobayashi Sensei, à dix-neuf ans, m’a permis d’élire un autre père et j’ai pratiqué pour lui. Ensuite, j’ai pratiqué pour mes élèves, pour faire exister notre école. Finalement, aujourd’hui, je pratique pour la voie elle-même. J’incite mes élèves à aller vers la profondeur, à chercher ce qui est eux en eux car c’est cela la voie. Rien dans la voie n’autorise à penser ce que devrait être l’autre. Cela s’applique bien sûr à l’enseignant qui ne doit pas prétendre au devenir de l’élève. D’une manière plus triviale, cela s’applique à tout pratiquant qui devrait s’interdire de critiquer tout autre, qu’il soit son co-latéral, son maître ou le maître d’un autre. La voie impose de faire une place en soi pour l’autre. Dans un cours, récemment, je répondais à une question sur l’engagement réciproque du maître et de l’élève de la manière suivante. L’élève projette sur le maître son propre désir de maîtrise qui nous renvoie au contexte de la toute-puissance évoquée ci-dessus. Le maître a donc l’obligation de détourner de soi l’élève pour le réorienter vers son intériorité. L’élève en retour a l’obligation de la modération de soi pour préserver de l’autre en soi.  

Le transfert est aussi nécessaire en aikido qu’en psychanalyse et il ne peut être empêché. Il permet que le père symbolique existe dès lors que le maître est imprévisible et bienveillant à la fois. Pour un enseignant d’aikido, il est essentiel de comprendre que la réalité est spirituelle. Spiritualité ne signifie ni religion ni mystique ni dogmatisme, spiritualité signifie la reconnaissance implicite et objective de l’identité de chacun et les devoirs qui découlent de ce constat. Le maître a le devoir d’interagir avec ce qui constitue l’unicité consciente de l’élève. Ainsi, il montre à celui-ci l’existence de ce que je pourrai appeler son âme et il montre aux autres le bien-fondé du respect et de la manifestation de celui-ci pour chacun.

Pour que l’éthique comportementale devienne le « comment être » déontologique et didactique, il faut que la notion de règle soit intégrée. Pour cela, il convient que le père symbolique ait dit la loi, que les enfants symboliques l’aient intégrée, respectée et qu’ils aient pu la transcender.

Cette transcendance est possible quand l’élève prend conscience que la loi n’est pas la loi du père mais la loi du monde. En ce sens, il est probable que l’on ait fait de nombreuses confusions entre la manière dont O Sensei Ueshiba Morihei nous incitait à regarder vers l’univers entier pour comprendre la voie et des projections qui consistaient et qui consistent encore à entendre dans ce discours l’expression de ses pouvoirs surnaturels. Les biographies ne manquent pas dans lesquelles des voitures bondissent par dessus d’autres sous l’effet d’un simple kiai. La croyance dans de telles histoires dénote le caractère infantile qui la sous-tend et aussi, le besoin d’y croire.
La pensée magique est le moyen de réparer la matrice à l’infini et ce type de système ne supporte pas la moindre égratignure.

Il me semble pour conclure que l’aikido nous impose de faire en nous la plus grande place à l’autre. Etre enseignant d’aikido, c’est mettre la voie au coeur de sa vie et ne jamais oublier que ses fondements sont la non violence. S’interdire toute violence, c’est avoir une véritable culture de l’altérité et cela vaut pour la violence verbale aussi. Il est vrai que l’aikikai de Tokyo et sa volonté hégémonique tendent à démentir ce qui devrait être le credo de l’aikido, la pluralité des styles mais aussi la liberté d’organisation, car elle seule garantit la liberté des individus. Ajoutons à cela le jacobinisme fédéral à la française qui rend suspect tout ce qui n’est pas dans le moule castrateur administratif et nous avons là matière à nourrir, et pire encore, à légitimer aux yeux de ceux qui les répètent, les discours agressifs, vindicatifs et stériles des avortons de l’aikido.

Article paru dans AikidoJournal numéro 25 de janvier 2008

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