Aikido et religion #2

Ecrit par Aikido.FR le 5 mars 2007, dans AikidoJournal

Article paru dans AikidoJournal n°21

(Suite et fin de l’article sur « Aikido et religion » dont la 1ère partie est parue dans notre précédent numéro)

Pour continuer notre réflexion sur cette question fondamentale de l’identité et de l’altérité qui est au coeur de la problématique martiale, ajoutons à ces deux citations deux autres. Tout d’abord Lao Tseu dans le tao te king « L’être et le non être se donnent naissance l’un à l’autre »

PUIS ZHUANGZI :
« Le je est aussi l’autre, l’autre est aussi le je, en ce que l’un comme l’autre sont également affirmation et négation. Alors, le je et l’autre existent-ils donc réellement ? Que le je et l’autre ne soient pas en opposition dit le pivot du Tao. »
Que seme trouve dans la relation avec shite la réponse à ce questionnement identitaire, il est indispensable que shite ait atteint un degré de conscience de soi dont on peut vérifier la réalité à la manière qu’il a d’agir sans penser et de rendre son corps imperceptible à seme et aussi à d’éventuels spectateurs à certains moments de l’action. Cela signifie qu’il n’a pas besoin de se représenter dans sa propre conscience psychique et qu’il n’a pas non plus besoin de son corps pour le représenter. Il a accès à l’être en soi, son identité est enracinée dans une conscience ontologique qui persiste et se perçoit elle-même quels que soient les apports qui proviennent de toute altérité. Les relations dans lesquelles elle est impliquée la modifient sans qu’elle devienne autre que soi.

Aikido Journal

J’ai pu observer que les premières étapes, la maîtrise du réflexe instinctuel projetant l’énergie au contact, la maîtrise de la direction des yeux et l’entraînement du corps par la répétition à un geste codifié et signifiant, contribuent à affaiblir la primauté de la vue sur les autres sens, et peu à peu à abolir la hiérarchie des sens entre eux pour les rassembler dans un sixième sens que je rapproche de la proprioception. Cette somme sensorielle permet que le corps soit lui-même conscient de ce qu’il constitue une des racines identitaires, je la nomme corporéité, et que l’individu n’ait donc pas besoin de faire des représentations posturales dans son psychisme.

Ceci conduit à dire que l’identité psychique est autonome quand la conscience a intégré l’idée que l’identité n’existe que dans la relation, que l’identité corporelle est autonome quand le corps a intégré les cinq sens comme un seul outil, sachant que l’expérience sensorielle ne l’invalide pas comme totalité, et enfin que tout inconscient trouve sa résolution dans l’expérience de l’unité de l’autre. Il en va d’ailleurs de même pour uke, le bon uke, celui dont le mouvement extériorise très précisément l’action contenue dans la forme construite par shite, celui qui chute souplement et sans heurter la terre, c’est le pratiquant dont l’énergie est répartie de manière homogène dans tout le corps, entendez ici que le psychisme est un outil du corps. Si uke a besoin de se représenter psychiquement, la plus grande partie de l’énergie dynamique est consommée par la pensée et crée une inertie gestuelle importante.
S’il a encore besoin de défendre des limites posturales, c’est-à-dire une manière d’être dont son corps à besoin pour se repérer, une grande partie de l’énergie dynamique est immobilisée dans des tensions physiques inutiles à l’action et jouant donc un rôle inhibiteur inconscient. Shite comme uke doivent agir dans l’unité et cela implique que chaque partie de leur corps assure son propre déplacement, dit autrement, que chaque cellule mais aussi que chaque unité fonctionnelle, unité conscientielle soit motrice et capable d’autonomie. Je veux donc dire que conscience corporelle signifie pour moi intégration de toutes les structures conscientielles dans un unique soi, sachant que l’unité ne s’acquiert que par la conscience de la division.

Je disais plus haut que nos maîtres avaient résumé l’essence de l’aïkido dans cette opposition qu’ils signalaient « ji sekai » et « arawareru sekai ». C’est une phénoménologie qui ne s’oppose pas à celle du bouddhisme zen, «ku et shik », l’essence et le phénomène sont indissociables, ku c’est shiki, shiki c’est ku. Le monde apparent est la phénoménalisation du monde vrai. Celui-ci se compose de ai, c’est-à-dire l’harmonie qui naît de la complémentarité des opposés. On pourrait dire yin et yang, ura et omote, mais ai signifie plus encore, il exprime la règle numéro un qui est que les opposés n’existent pas séparément, que tout n’existe que dans la différence et que toute différence est le signe de l’unité. Inochi signifie la vie. Inochi est le produit de ai, traduit en terme simple, la vie est le produit de l’amour et ai et inochi sont indissociables. La vie s’enracine dans l’identité et la différence. Le troisième élément qui complète la triade du monde vrai, chie, pourrait se traduire directement par chi, énergie, e, forme. Kobayashi Sensei avait l’habitude de traduire chié par l’intelligence universelle. Il donnait toujours la même explication : « Nous tous humains sommes construits de manière identique et nous avons tous un visage différent.
Tout dans le monde, du plus petit vivant à l’univers entier est construit sur le même modèle. La plus petite partie rend compte de la totalité. Le microcosme contient le macrocosme ».

C’est encore Kobayashi Sensei, je cite : « A partir de ai, inochi, chie, tout existe et rien n’existe en dehors d’eux trois ».

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